Ce début d’année a vu les démons de la nature semer encore une fois la mort et la souffrance parmi les populations les plus vulnérables de notre planète. Plus de 250.000 morts et 500.000 personnes déplacées, démunies de tout sauf de la vie.
Ces chiffres sont effroyables par leur ampleur mais tellement virtuels par leur abstraction qu’hormis le fait qu’ils alimentent l’indécence de certains médias, ils ont perdu toute humanité. Cette comptabilité macabre par son inflation quotidienne depuis le 26 décembre ne fait que banaliser la souffrance et la mort au lieu d’augmenter notre compassion.
Quand j’ai appelé un ami depuis Montréal le 26 décembre pour lui souhaiter de joyeuses fêtes, il m’a annoncé qu’il y aurait eu un raz de marée quelque part en Asie et qu’il y aurait 4000 morts. Il était particulièrement inquiet parce que sa compagne était partie en vacances en Inde. Le temps que j’allume la télévision, les journalistes annonçaient déjà 10.000 morts. J’ai d’abord pensé à la compagne de mon ami.
Un événement est toujours à la croisée de l’intime et du collectif. Lors de cette tragédie, on a tellement mélangé les deux que l’événement a perdu et le sens de la mesure et l’émotion individuelle. Par exemple, en juxtaposant les témoignages de victimes suisses en vacances à Phuket et les images des rescapés de la province d’Aceh en Indonésie, on a mélangé les messages : d’un côté l’émotion provoquée par une personne qui nous ressemble (un compatriote) sidérée par la perte d’un être cher et de l’autre, l’information sur une terre lointaine qui ne nous émeut que par l’ampleur de sa dévastation. Le manque de cohérence de la couverture médiatique de cette tragédie n’a pas aidé à apaiser l’angoisse des familles de disparus : en parlant sans preuve, en s’appuyant sur les rumeurs que des enfants auraient été enlevés pour être donnés (vendus) en adoption ou à des réseaux pédophiles, la presse n’a fait qu’augmenter la souffrance des familles dont les enfants avaient disparu.
Il y a eu ensuite cette débauche d’images sorties des caméscopes de touristes survivants montrant des hommes, des femmes et des enfants s’agrippant à une branche avant d’être engloutis par les flots. Nous étions comme fascinés par ces images, assis confortablement dans nos salons, alors que nous aurions dû être révoltés par l’indécence de cette mort en direct. Imaginez une seconde que l’enfant que vous voyez disparaître, vous le reconnaissiez ! Vous auriez l’impression de perdre la raison et votre colère contre les médias pour leur manque d’éthique serait légitime. Etrange paradoxe de notre société occidentale qui d’une part fait tout pour occulter la mort et ses rituels - l’exposition du corps par exemple - et d’autre part ne se prive pas d’étaler les cadavres d’autres sociétés lointaines à longueur de journal télévisé dans un voyeurisme malsain.
Cela me rappelle les corps sans vie des enfants qu’on entassait dans des charrettes lors du génocide au Rwanda sans que personne ne trouve à redire sur l’indignité et l’irrespect de cette démarche visuelle. Comme si la distance géographique ou l’horreur du nombre nous faisait oublier que ces petits corps sans vie, avant d’être des victimes et des preuves de cet horrible massacre, avaient été des être humains, chacun avec son histoire unique, qui méritaient qu’on protège leur intimité et leur dignité comme nous le ferions pour nos propres enfants.
Ces images des victimes du tsunami ont-elles été à la base de cette formidable solidarité internationale ? Le peuple suisse a été particulièrement généreux, puisque la Chaîne du bonheur a battu un record historique et que MSF, dans une démarche éthique, a demandé de cesser de lui envoyer des dons.
Certainement, mais l’Irak nous envoie également quotidiennement son lot d’images de morts et de souffrance. Mais c’est la guerre et ses effets collatéraux, dirons quelques cyniques philosophes de salon, alors nous regardons ces images de douleur d’un œil discret, lassé par l’effet répétitif et un sentiment de déjà vu, attendant sans émotion particulière la prochaine information sur le sauvetage ou le naufrage du FC Servette.
Et pourtant, en Irak il y a aussi des enfants qui meurent et si le tsunami fait partie de ces catastrophes naturelles dont l’homme n’est pas responsable, la responsabilité de l’homme dans les souffrances du peuple irakien est entière. C’est pourquoi notre révolte et notre compassion devraient être encore plus grandes. Mais je gage que si la Chaîne du bonheur s’aventurait à organiser une collecte pour les victimes de la guerre en Irak, elle ferait une piètre récolte. L’échec de la collecte pour l’Afghanistan ou nos difficultés à trouver des financements pour nos projets en Palestine sont des exemples patents que la population a l’émotion et la générosité sélectives… Un peu comme s’il y avait de « bonnes » victimes innocentes résultant de la violence de la nature et de « mauvaises » victimes pas vraiment innocentes résultant de la violence de l’homme.
Et que dire des victimes du Darfour - on parle de 200.000 morts - du million d’enfants orphelins du sida en Afrique, du non-accès à la trithérapie, des victimes de la malaria, de la drépanocytose, sans parler de la situation en Haïti où nos volontaires font un travail formidable dans des conditions difficiles (le dispensaire se trouve à 7 heures de marche de la première route carrossable). "Nous ne pouvons laisser de côté Haïti qui en réalité subit un tsunami socio-économique depuis 200 ans ; ce sont 30000 enfants qui meurent par an en Haïti, presque autant que ceux qui sont morts maintenant en Asie. Ce n’est ni une exagération, ni une figure de rhétorique " a déclaré le ministre des affaires étrangères du Brésil.
La solidarité serait-elle à géométrie variable basée avant tout sur l’émotion provoquée par les images de la télévision et non sur une analyse réelle des besoins ? En ce début d’année la démonstration n’est plus à faire et par conséquent il serait malhonnête de nous voiler la face et de faire comme si la dictature de l’image n’existait pas. Une cause sans image n’a aucune chance d’être financée par le grand public. Mais ce n’est pas une raison pour s’agenouiller devant elle et se plier aux exigences du marketing humanitaire au nom de la sacro-sainte efficacité économique jusqu’à y perdre son âme.
Qu’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de nier l’énorme et formidable élan de solidarité de la population suisse ou le travail exemplaire effectué par les volontaires des ONG, mais simplement de décrire le malaise qui nous habite face à la difficulté des différents acteurs, journalistes, gouvernements et surtout humanitaires de passer de l’émotion à la réflexion. En nous précipitant tous au même endroit pour être sur la photo, étant en outre certains qu’avant même l’écriture de la première ligne d’un projet celui-ci sera financé, nous nous rendons complice de cette dictature de l’image et nous trahissons allègrement l’une des devises de Médecins du Monde : "aller où les autres ne vont pas".
On participe à une logique absurde qui fait que se sont les bailleurs potentiels qui désignent nos lieux d’interventions, avant même que l’on se pose les questions essentielles (quels sont les besoins ? Avons-nous l’expertise et les moyens requis pour ce genre d’intervention ?) sans lesquelles notre action sera au mieux inutile et au pire toxique. Le souvenir du déferlement des ONG au Rwanda qui se sont retirées en même temps que les caméras est encore dans toutes nos mémoires. J’ai eu la chance d’entendre un témoin rwandais de ce gâchis humanitaire : une jeune femme venue en Suisse acquérir les moyens de soigner son peuple nous a raconté ses frustrations et sa colère face aux moyens dont disposaient les ONG, elle qui avait tout perdu. Mais surtout elle a exprimé un énorme sentiment d’abandon lors du départ de ces mêmes ONG, laissant des structures de soins vides, quand son drame personnel et celui de son peuple n’ont plus fait la une des manchettes. Nous devrions plus écouter les bénéficiaires de nos interventions et introduire systématiquement le contre-témoignage en miroir de notre témoignage. L’enseignement que nous devrions en tirer nous permettrait d’être un peu plus à l’écoute des besoins des populations que nous sommes censés aider et un peu moins à l’écoute des sirènes du pouvoir de l’image. |