La majorité des parents sont capables d’évaluer eux-mêmes la normalité du développement moteur global de leur enfant. L’âge où il s’assoit, l’âge où il devrait marcher, le temps venu pour qu’il se mette à courir, autant de réalités et de connaissances universelles. On connaît moins, cependant, les attentes en matière de développement de la motricité fine : prendre un objet, le manipuler, tenir sa cuillère, etc. Et on en sait encore moins sur ces acquisitions que l’on attend normalement de la part d’un enfant adopté qui a été sous-stimulé sur le plan physique et psychologique, et qui, en plus, a été mal nourri. La grille d’évaluation du médecin habitué à apprécier le développement moteur de l’enfant adopté peut donc paraître tout à fait inusitée au praticien qui exerce dans un quartier cossu, où les bébés sont joufflus et traités aux petits oignons.
Coté motricité globale : un nouveau paradigme
Normalement, l’enfant commence à se tenir la tête droite vers l’âge de trois ou quatre mois. C’est la curiosité qui l’amène à aller toujours un peu plus d’avant. Ainsi, vers le quatrième mois, lorsqu’il est en position ventrale, il commence à prendre appui sur ses bras. Il s’assoit avec support vers quatre ou cinq mois, mais n’est capable de s’asseoir définitivement sans aide que vers six ou sept mois. L’enfant marche habituellement autour de 12 ou 14 mois, monte l’escalier vers 17 mois et court sans tomber vers deux ans. Cette poussée motrice lui permet une autonomie beaucoup plus grande et lui fournit l’instrumentation nécessaire pour établir un sentiment d’identité. Comme le rappellait Louise Quintal, pédopsychiatre, en apprenant à marcher, le bébé prend conscience qu’il est distinct de son environnement. « Capable tout seul ! », déclare-t-il alors.
Ainsi, on observe et on attend d’office des retards de la motricité globale chez 10 % à 70 % des enfants adoptés, à leur arrivée. Plus l’enfant est âgé au moment de l’adoption, plus ces retards sont fréquents et sévères. Entre 1995 et 1997, un collectif de chercheurs américains rapportait une plus grande concentration de ces retards moteurs aux bilans de santé des enfants venus d’Europe de l’Est que chez ceux venus d’Amérique latine. Le manque de nourriture, mais aussi la carence de soins en orphelinat en comparaison avec la famille d’accueil, contribuait pour une large part à expliquer ces différences manifestes dans le niveau de motricité des enfants.
Dans une étude menée récemment à l’Hôpital Sainte-Justine auprès d’une cohorte d’enfants, un sous-groupe de 92 enfants venus d’Asie de l’Est (Chine, Taiwan, Corée, Vietnam, Thaïlande, Cambodge), le développement moteur a été évalué à l’aide d’une grille d’analyse scientifiquement validée, appelée « Test de Bailey moteur ». À leur arrivée, la moyenne des enfants se situait à 78,1, selon ce test, ce qui signifie un développement moteur bien au-dessous des attentes pour un enfant de cet âge, qui se situe normalement autour de 100. À la deuxième visite, trois mois plus tard, la moyenne était passée à 86,1. Parallèlement à ce gain, on observait une amélioration notable de l’état nutritionnel. Ces chiffres peuvent paraître négligeables, mais ils sont porteurs d’une constatation formidable : malgré le retard, il est possible, grâce aux bons soins des parents et à l’amélioration de l’état nutritionnel, d’inverser le processus morbide pour remettre le petit nouveau sur la voie de la normalité, dans une mesure variable selon les enfants en cause.
Pour évaluer le retard approximatif et acceptable chez l’enfant adopté, on peut calculer environ un mois de retard de motricité par trois mois d’institutionnalisation et ce, après l’âge de six mois. Cette formule mathématique est très pratique. Elle nous a été inspirée par Dana Johnson qui travaille avec des enfants adoptés au Minnesota. Ainsi, à son arrivée, un enfant d’un an pourrait fonctionner comme un bébé de neuf ou dix mois. Normalement, un enfant nouvellement adopté ne marchera pas vers 12-14 mois, mais plutôt vers 12-17 mois ! Ce retard sera encore plus marqué si l’enfant a souffert d’une malnutrition.
La découverte d’une plagiocéphalie, c’est-à-dire d’une tête aplatie sur le côté, contribue aussi à expliquer un retard moteur plus manifeste. En effet, l’enfant qui n’aura pas été pris souvent dans les bras de sa nourrice et qui aura toujours dormi du même côté se retrouvera avec un côté de la tête plus ou moins déformé. Dans certains orphelinats les nourrices, débordées par le nombre d’enfants à soigner, accrochent les biberons aux barreaux de la couchette pour que le bébé puisse téter, mais sans se déplacer et déranger la galerie. La découverte d’une plagiocéphalie permet donc d’excuser un retard moteur plus généreux que celui habituellement attendu à l’arrivée. Les marques de contention parfois observées aux chevilles des petites Chinoises expliquent également un certain retard moteur. Les enfants ayant bénéficié d’une nourrice pour eux seuls ou encore les enfants ayant vécu dans une famille d’accueil ont évidemment moins de retard de motricité que les enfants ayant eu moins de privilèges.
Une incertitude sur l’âge, une prématurité, pas toujours connue, un problème neurologique, par exemple une petite faiblesse motrice des membres inférieurs ou encore la découverte d’un périmètre crânien inférieur à la norme à l’examen médical, brouillent néanmoins les cartes : l’enfant ne répond plus alors aux normes de la petite formule mathématique. Pour comprendre le retard moteur de l’enfant, ses parents et son médecin sont ainsi appelés à chercher d’autres explications que la simple carence. Malgré une certaine tolérance dans les écarts constatés, certains enfants ont plus de retard que d’autres et doivent être suivis de plus près, sur plusieurs années
Coté motricité fine : des doigts de fée
En-dehors des problèmes sévères identifiés à l’examen médical, le développement de la motricité fine chez l’enfant adopté est parfois assez étonnant, détonnant même. En effet, l’enfant constamment couché dans une couchette n’a pas la chance de s’asseoir, d’essayer de se tenir debout et de marcher. Étant confiné à son petit lit, l’enfant développe davantage sa pince « pouce-index », sa préhension, et un regard pour l’infiniment petit. N’ayant rien d’autre à faire des mois durant, l’enfant ramasse des petits débris dans sa couchette. Ainsi, il ne faut pas se surprendre qu’un orphelin nouvellement arrivé et qui n’arrive pas à s’asseoir soit capable de ramasser un bouton de chemise en plein milieu de nulle part. Mais parfois le retard est malheureusement manifeste, même dans cette sphère relativement protégée. Et les retards de moticité fine s'associent aux retards globaux. |
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