Petite, je me rendais au camp de pêche de mon grand-père, et ne voyais que des conifères le long de la route qui menait là-bas. C’était pour moi tous des arbres pareils : verts, pointus qui ne perdaient pas leurs épines en hiver. Jusqu’au jour où je me suis inquiété de la « maladie » de plusieurs de ces conifères qui perdaient leurs épines. Mon père de m’expliquer qu’il s’agissait bien de conifères, mais qu’ils avaient une particularité : ils perdaient leurs épines l’hiver. Ils n’étaient pas morts, malades, anormaux ou bizarres, simplement différents. À partir de ce moment là, moi qui n’avais jusqu’alors jamais vu de différences, je me suis mise à voir des mélèzes partout, hiver comme été, et à comprendre que ce qui semblait être une forêt uniforme était en fait composé d’une très grande variété d’arbres.
À toutes les personnes qui ne veulent pas admettre, voir, décoder ou entendre parler de « différence » entre les enfants adoptés et les enfants biologiques, je leur dis que les enfants adoptés ne sont pas des « arbres » malades ou étranges, mais qu’ils sont comme les mélèzes. Si on ne sait pas qu’il est normal qu’ils perdent leurs épines en hiver, on va avoir tendance à paniquer ou à leur trouver une grave maladie lorsque la saison sera venue. Mais si on sait, on prévoit, on sait ce qu’on doit faire et on est rassuré. Car les épines repousseront au printemps prochain.
Beaucoup de parents et d’intervenants en adoption internationale n’aiment pas se faire dire que leurs enfants sont des mélèzes. Ils s’acharnent à ne voir que la forêt, et non ses particularités. Leurs intentions sont louables. Ils se disent que ce sont déjà des enfants très visibles de par leur couleur de peau, de par leur adoption. Ils ont peur d’admettre ou d’ébruiter certaines particularités qui, selon eux, pourraient nuire à leurs enfants en les stigmatisant davantage.
Dans leur désir d’être une famille normale et ordinaire avec des enfants « normaux » les parents oublient que le vécu préadoption a donné à leurs enfants des « options ». Il ne s’agit pas d’un handicap, d’une « tare » ou d’un défaut de manufacture. Il s’agit d’une « valeur ajoutée » ! Le vécu préadoption a ajouté des options supplémentaires au modèle « enfant de base »
Ces mêmes personnes sont souvent les premières à se retrouver très désemparées devant certaines émotions, comportements ou difficultés scolaires de leurs enfants. Ils essaient de décoder et de régler les problèmes grâce à la boîte à outils généralement recommandée pour le modèle de « base ». Ils deviennent vite dépassés avec un profond sentiment d’incompétence parentale lorsque ces outils « ordinaires ne fonctionnent pas ».
Peu importe le « modèle » d’enfant, devenir parent est une tâche merveilleusement difficile… En général notre propre vie de famille, nos études, nos expériences passées, nos lectures, nos essais et erreurs, nos discussions avec d’autres parents arrivent à nous outiller pour comprendre et intervenir efficacement avec les parties de notre enfant qui appartiennent au modèle de base. Valeurs, alimentation, règles de la famille, soins de santé, activités ludiques, dialogue, gestes de tendresse sont des notions que les parents arriveront éventuellement à gérer sainement.
Nier les options des enfants adoptés ne pas vouloir voir leurs particularités, c’est condamner leurs familles à ne pas fonctionner aussi bien qu’elles le pourraient. Plus grave encore, c’est envoyer un message aux petits mélèzes qu’ils sont malades, anormaux, voire malicieux d’oser perdre leurs épines. |
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