Sous le balcon de Juliette, Roméo se questionne : « Une rose n'aurait-elle pas la même beauté, le même parfum et les mêmes extraordinaires qualités si elle portait un autre nom ? ». Indéniablement, l'amour que Roméo eut pour Juliette aurait été aussi fort et éternel même si elle s'était nommée Gertrude ou Fleurette. De même, l'amour que nous portons aux enfants ne devrait pas être relié à leur prénom ! Néanmoins, on ne doit pas minimiser les enjeux symboliques et affectifs du nom d'une personne. Sans prénom, un être humain n’existe pas comme individu unique au monde. On ne peut pas parler de lui, il n'existe ni légalement ni symboliquement. Une des méthodes les plus machiavéliques de détruire la personnalité et l'unicité d'un être humain en prison ou dans des régimes répressifs, n'est-elle pas de remplacer son nom par un numéro ? Rappelons-nous la souffrance du « Petit chose» si bien évoquée par Alphonse Daudet.
Les parents adoptifs ont à résoudre un dilemme inconnu des parents biologiques ; changer ou ne pas changer le prénom ? « Puis-je le faire sans “risque” pour l'enfant ? Est-ce égoïste de ma part ? Quelles seront les conséquences affectives positives ou négatives de ce changement ? Ai-je le droit de lui « arracher » cette identité ? Va-t-il un jour me le reprocher ? ».
Si le parent ne veut pas regretter une telle décision, il faut qu’il puisse la prendre en fonction de ses goûts, ses valeurs, ses croyances, mais surtout en tenant compte des besoins présents et futurs de l’enfant.
D'emblée, nous prenons position en faveur d'un changement de nom. Non par caprice, ni par un fantasme irréaliste de pouvoir effacer les blessures du passé, non par étroitesse d'esprit ou par racisme, mais avant tout par une grande préoccupation d'utiliser tous les moyens à notre disposition afin de favoriser l'accueil, l'attachement parent-enfant et l'enracinement de l'enfant dans sa nouvelle vie.
À ce principe général, il faut apporter des nuances et des exceptions, particulièrement selon l'âge de l'enfant, son histoire personnelle et son type d'adoption ; par exemple la banque mixte au Québec. Le fait d’inclure le prénom d’origine parmi les prénoms, sans avoir à l’utiliser d’office, permet aussi de le laisser en banque pour le raviver au besoin lorsque viendra le temps de faire un retour en arrière pour mieux aller au devant.
Créer un attachement mutuel fort et sain est le plus grand défi en adoption. Il s'agit malheureusement d'un défi sous-estimé et surtout sous-expliqué aux futurs parents adoptants. La capacité d'un petit être humain à s'attacher sainement, profondément et entièrement à ses parents est un des facteurs les plus déterminants de sa survie, de son développement normal et de sa santé physique et mentale. Dans la préparation des futurs parents adoptants, on parle beaucoup de santé physique de l’enfant, des phases d'adaptation habituelles, des carences affectives possibles, des enjeux culturels, des crises d'identité probables, mais très rarement des conditions gagnantes à mettre en place pour favoriser un attachement sain parent-enfant. On constate avec tristesse les graves conséquences de cette ignorance chez les intervenants et les parents. Nous croyons ainsi profondément que le geste d'accueillir l'enfant en lui donnant un nouveau nom est un outil puissant qui peut favoriser l'attachement. Du côté des parents, cela permet de poser un premier geste d'accueil, d'amour et de contrôle sur le destin de l’enfant. Il s'agit des toutes premières décisions d'une série de milliers d'autres qu'ils auront à prendre dans leur rôle parental. Du côté de l'enfant, il sent, puis comprendra plus tard que ce sont ses parents qui aimaient assez ce nom pour le lui donner à lui seul. Enfants et parents pourront plus tard faire le récit de ce choix comme une première page d'histoire de la nouvelle famille qu'ils ont créée ensemble. La quête de son identité culturelle et ethnique viendra plus tard chez certains, jamais chez d'autres. Au besoin, le prénom d’origine pourrait refaire surface, parmi les prénoms d’usage courant, sans les éclipser.
Faire le deuil du prénom ne signifie pas oublier, effacer ou renier. Faire le deuil, c'est choisir le présent et le futur plutôt que de « ruminer » avec nostalgie le passé. Renommer un enfant ne doit pas être une tentative naïve d'empêcher l'enfant d'être fier de ses origines ou de lui faire oublier les blessures de son passé. C'est plutôt lui permettre de vivre totalement dans le présent, dans un nouveau lieu, une nouvelle réalité culturelle et affective. On se doit donc de donner à l'enfant la permission et surtout les moyens de faire le deuil de son passé. C’est un peu l’équivalent de l’adoption plénière.
Si j'exhibe les photos d’un mari décédé dans toutes les pièces de la maison, il me sera impossible d'y faire entrer sereinement un nouvel amoureux.... Le nom d’origine d'un enfant lui rappelle au quotidien son passé, bon ou mauvais. Cela pourrait lui enlever de l'espace pour se créer une nouvelle réalité.
Certains parents aiment tellement l'univers asiatique et sont si fiers de leur petite fille d'origine chinoise qu'ils transforment la maison en pagode, se mettent à manger avec des baguettes tous les jours, apprennent le mandarin en famille et racontent continuellement devant l'enfant, leur magnifique expérience d'adoption ! Ces parents conservent aussi le nom chinois de leur enfant aussi imprononçable soit-il pour des occidentaux. Ce faisant, répondent-ils au besoin de leur enfant ou vivent-ils pleinement leur « lubie » très personnelle ?
Nous citerons l'exemple de cette petite de 9 ans qui disait à sa mère : « Lorsqu'on me traite de Chinoise, tu me dis de répondre : “Je suis Québécoise d'origine chinoise. Quand je dis cela, personne ne me croit, car ma peau est chinoise et mon nom est chinois... Je veux m'appeler Sophie comme tout le monde" ». Cette enfant exprime qu'elle a déjà à vivre sa différence physique et qu’elle aimerait aussi pouvoir être comme tout le monde, comme les petites filles de son âge, avoir aussi un nom qui lui permette de se revendiquer de la culture dominante où elle vit. Un nouveau nom permet à l'enfant de pouvoir jongler à sa guise entre deux cultures, entre deux identités qu'il devra apprivoiser et réconcilier tout au long de sa vie.
Les parents adoptants sont particulièrement sensibles aux enjeux sociaux du racisme et de l'intolérance. Ils se doivent d'être vigilants et de "contaminer" positivement leur entourage sur les conséquences de la bêtise et de l'ignorance. Ils le font par conviction personnelle, en harmonie avec leurs valeurs profondes. Plus ou moins consciemment, certains parents soulignent constamment avec fierté la différence ethnique et culturelle de leur enfant en se servant de son nom thaï, roumain ou bolivien comme exemple d'intégration merveilleusement réussie. Tous les enfants cherchent à plaire à leurs parents, mais c'est particulièrement vrai chez les enfants adoptés qui ont connu trop de ruptures et de rejets dans leur passé. Cette peur du rejet peut empêcher l'enfant d'exprimer son malaise constant d'avoir à revendiquer fièrement sa différence pour changer le monde !
Que cela paraisse physiquement ou pas, tout enfant adopté sait qu'il est particulier et différent. Certains adultes adoptés à l'international nous témoignent des avantages de vivre avec un nom très commun. Comme ce beau grand jeune homme ingénieur, d'origine coréenne, qui aime bien s'appeler Pierre Tremblay lorsqu'il envoie une candidature d'emploi. Il sait qu'on le convoquera en entrevue pour la qualité de son curriculum vitae et non pas pour ou contre le fait qu'il est d'origine asiatique. Son arrivée provoque toujours quelques surprises et il doit bien sûr répondre à la curiosité des gens, mais sans plus.
Garder à tout prix le nom d’origine de l'enfant, même si notre désir profond serait de le renommer, c'est probablement se laisser paralyser par la peur de traumatiser l'enfant. Il faut se rappeler que les enfants par adoption sont tous d'extraordinaires survivants. Depuis leur conception, ils ont survécu sur les plans physique et émotif à une série d'obstacles qui défie l’imagination.
Ils ont des capacités de résilience plus grandes que la plupart d'entre-nous. Ils sont à la fois très forts et très fragiles. Dans le choix de changer le prénom, il ne faut pas seulement tenir compte de leur fragilité, mais aussi de leurs forces. Il faut aussi relativiser la notion de « bagage culturel » pour un enfant de 13 mois, élevé en orphelinat. La « culture » d'un orphelinat, qu'il soit chinois ou russe, a malheureusement peu à voir avec celle du reste de la société de ce pays. Offrir à l'enfant d'apprendre, d'aimer et d'intégrer la culture de son pays d'adoption comporte bien peu de risques de traumatisme en comparaison avec tous les avantages affectifs, particulièrement pour les enfants de moins de 2 ou 3 ans.
Changer ou pas de nom pour les enfants plus âgés comporte des enjeux beaucoup plus délicats. si une jeune enfant de moins de 2-3 ans peut n'avoir que des souvenirs sensoriels et affectifs, mais peu de mémoire consciente et cognitive, un enfant plus âgé a des mots, des images et des liens affectifs avec son passé. Que ce passé soit agréable ou éprouvant, l'enfant vivra une période plus ou moins longue de conflit de loyauté. Il vivra une bataille intérieure entre son désir d'être aimé, sa peur de s'attacher et d'être peut-être rejeté encore une fois, entre les liens affectifs du passé et ceux qui s'offrent désormais à lui. Accepter un nouveau nom lui fera-t-il vivre de la culpabilité ou au contraire en sera-t-il libéré ? Difficile à prévoir !
Cependant, il apparaît évident, comme le démontre la très complète recherche de *l'INRS-Culture et Société intitulée : « L'adoption tardive internationale » que la majorité des parents recherchent instinctivement une solution de transition plutôt que d'imposer carrément et immédiatement un nouveau nom à l'enfant. Il s'agit d'un très sage compromis entre le besoin de l'enfant de ne pas être obligé de couper avec son passé et le désir des parents de lui offrir un nouvel ancrage avec eux. Le choix se porte soit, sur la francisation du nom étranger : ex : Juan-Felipo deviendra Jean-Philippe, soit sur la création d'un nom composé qui intègre le nom d'origine en ajoutant un nom français : ex : Chong Chuck devient Chong-Charles, soit, comme on la dit précédemment, sur l’inclusion du prénom d’origine à la liste des prénoms non utilisés dans la vie quotidienne. Le choix d'un nom composé est cliniquement très intéressant pour l'enfant plus âgé. Il lui offre la possibilité de choisir. Ainsi, une fois fait le deuil du passé, le lien d'attachement solide et l'intégration sociale réussie, de nombreux enfants vont demander eux-mêmes à n'être identifiés que par la partie du nom français. Il s'agit d'un choix très sain et puissant, car beaucoup d'enfants ont vécu leur adoption comme une perte de pouvoir sur leur vie, comme un « kidnapping » ainsi que le souligne Maurice Berger dans plusieurs de ses ouvrages.
Choisir son nouveau nom, cela peut donc être une façon de reprendre ce pouvoir symboliquement perdu tout comme choisir de conserver son ancien nom peut aussi être une façon de reprendre du pouvoir sur sa vie.
De plus en plus d'adoptions d'enfants nés au Québec se font dans un processus de projet de vie. L'enfant qui est évalué par les intervenants des services sociaux comme étant à « haut risque » d'adoptabilité, est placé dans une famille adoptive potentielle, mais qui est d'abord une famille d'accueil en attendant qu'une décision finale soit prise par les tribunaux. Ce processus peut prendre quelques mois ou quelques années. Les mêmes principes que pour les enfants âgés devraient alors s'appliquer, et ce, même si l'enfant est tout petit bébé, car un retour éventuel dans sa famille biologique n'est jamais totalement écarté avant la fin des procédures légales. Ceci ne devrait pas empêcher les parents d'accueil de donner un petit surnom à l'enfant afin de créer un lien d'intimité temporaire ou permanente.
Pour conclure : dans la vie, nous avons toujours une obligation de moyens et non de résultats !
Comme tous les parents du monde, les parents adoptants n'ont pas à être parfaits ou meilleurs que les autres, ni dans le processus de choix d'un nouveau prénom, ni pour les milliers d'autres décisions qu'ils auront à prendre avec leur enfant.
Au-delà de tous les enjeux cliniques, sociaux ou culturels, il faut aussi que le parent se fasse confiance comme nouveau parent. Un parent angoissé ou qui se sent coupable arrive rarement à sécuriser un enfant, que ce soit concernant son nom ou sur toute autre chose.
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