Le développement cognitif, celui de l’intelligence, commence par une phase dite sensori-motrice. C’est par ses sens (l’odorat, le toucher, le goût, l’ouïe et la vue) que le bébé emmagasine de l’information. Plus tard, il fera des liens de cause à effet grâce à la technique d’essais et erreurs. Enfin, entre 18 mois et deux ans s’installera chez lui la fonction symbolique, porteuse de perspectives on ne peut plus extraordinaires. Dans une situation précise, par exemple quand vient le temps d’ouvrir une porte, l’enfant transpose son expérience passée et imagine le geste à poser, il le prévoit au lieu de procéder seulement par essais et erreurs, comme auparavant. On le constate, l’intelligence est bien plus qu’un ensemble plus ou moins riche de compétences, c’est aussi et surtout la façon d’utiliser ces mêmes compétences pour gérer, opérer, représenter et utiliser l’information.
Par la profondeur et la diversité de ses stimulations attentives, la prise en charge avant l’adoption par une nourrice ou une famille d’accueil compétente influence favorablement le développement cognitif de l’enfant. Pour leur part, les conditions défavorables de l’abandon et la vie dans un orphelinat surpeuplé entravent le plein épanouissement du potentiel cognitif des orphelins, surtout si l’institutionnalisation s’est prolongée sur des années.
Le groupe d’enfants adoptés d’Asie de l’Est dont nous avons parlé plus haut montrait un test de Bailey au niveau mental de 75 à l’arrivée de l’enfant et de 85 à l’examen de contrôle deux mois plus tard. Avec ces résultats préliminaires, bien en deça de la moyenne attendue pour une population d’enfants on ne peut présumer de rien, sinon d’une amélioration après un réajustement des conditions de vie.
Pour les enfants de plus de trois ans, Dana Johnson (que nous vous avons présenté plus haut) propose — comme outil clinique approximatif pour les premières visites — d’imaginer que l’enfant perd un point de quotient intellectuel par mois d’institutionnalisation, à partir de l’âge de six mois. Le quotient intellectuel est un outil de mesure très imprécis, comme on le verra plus loin, en abordant le sujet des retards intellectuels. Il n’est donc aucunement question de prendre des tests d’intelligence comme examens de routine lors de l’examen de santé multidisciplinaire de l’enfant qui vient d’arriver. Nous soulignons tout de même ici ce petit repère mathématique, simplement pour mettre en lumière les effets nuisibles d’une institutionnalisation prolongée sur les compétences de l’enfant adopté, éventuellement son impact négatif sur les acquis de la pensée symbolique. Il ne faut donc pas se surprendre de voir que le nouvel arrivant, même s’il a plus de deux ans, continue à toujours ouvrir et fermer une porte sans en tirer aucune exemplarité. On se rend compte alors à quel point les comportements déplacés ou dérangeants ne sont pas qu’affaire d’émotions, mais aussi de compétences.
Que les parents adoptants se rassurent : la récupération cognitive n’en est pas moins possible dans les mois qui suivent la prise en charge par les parents adoptants. « Ce que constate la neurophysiologie, c’est d’abord une très grande fragilité », écrit Françoise Dolto à propos du cerveau des enfants, « une sensibilité très forte au choc de l’environnement. Mais cette fragilité n’est pas que négative. Elle présente aussi un avantage de plasticité sur le stade adulte : en cas de lésion, une capacité de récupération plus grande. »
De toute manière, selon son âge à l’arrivée, il faut attendre que l’enfant ait plus de six ans pour préciser avec sérieux ses compétences, ce qui est tardif et parfois angoissant pour des parents. Ce n’est malheureusement qu’à partir de l’âge de six ans que l’on peut avoir une évaluation fiable du quotient intellectuel. Ceci ne veut pas dire que l’on ne doit pas commencer à se préoccuper si, un an et au maximum deux ans après son arrivée, l’enfant ne semble pas avoir rattrapé le développement d’un enfant non adopté de son âge. Son développement moteur, ses acquisitions langagières, enfin son comportement seront autant d’indices pour aider le pédiatre à évaluer l’enfant et à voir si la situation est devenue normale ou si elle progresse vers la récupération.
Un retard s’annonce
En cas de retard, il est plus que souhaitable de mettre à contribution une équipe multidisciplinaire, composée entre autres d’un ergothérapeute et d’un physiothérapeute. En cas de doute, il n’y a aucun effet « secondaire » négatif à entreprendre un programme de stimulation précoce, si les parents et les intervenants se concentrent sur l’optimisation du potentiel. Une part de la détresse des parents adoptifs s’explique par le fait qu’un enfant jugé sans problème à l’âge de quatre ou six mois présente un retard cognitif à l’âge de deux ou trois ans, retard souvent inexpliqué. Cela n’est-il pas vrai aussi bien dans une parentalité adoptive que dans une parentalité biologique ? Sans doute, mais nous parlerons des risques supplémentaires reliés au vécu pré-adoption quand nous aborderons le chapitre des troubles de développement.
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