« Tu fabules », lance le professeur à Lucas. Celui-ci est perplexe, car il croit avoir bien rédigé son devoir : un beau dessin accompagné d’un texte explicatif sur sa famille. Tout le monde est là, se dit-il : Hervé, qui est le fils du nouveau mari de maman, et Joanne , ma sœur, la fille de ma mère et de mon père qui n’habite plus avec nous, et Lili qu’on est tous allés chercher en Chine l’été dernier pour l’adopter, et il y a aussi Henri, le nouveau mari de maman, et maman, et moi-même Lucas. Oui, tout le monde est là. Qu’est-ce qu’il ne comprend pas ce professeur ?
En adoption, on rencontre fréquemment des familles recomposées. De nombreux couples adoptants sont ainsi formés d’un papa dans la quarantaine, avec des enfants issus d’un mariage précédent, et d’une maman plus jeune, dont c’est la première union, et qui n’a pas d’enfant biologique. La motivation de la conjointe est souvent clairement exprimée : vivre la maternité et avoir un enfant vraiment « en commun » avec son nouveau conjoint. Elle connaît souvent les joies et les peines de vivre à temps partiel avec les enfants de l’autre, mais aussi les limitations affectives inhérentes au rôle de belle-mère. En ce sens, elle a une longueur d’avance sur d’autres mères adoptantes : non seulement elle a acquis des habiletés parentales concrètes, mais elle a aussi vérifié sa capacité à s’attacher à un ou des enfants avec qui elle n’a aucun lien de sang.
Du côté du papa, les motivations sont un peu différentes. De nombreux hommes expriment des regrets face à leur manque d’implication parentale au moment de leur première union. Certains avouent ouvertement que leur vision stéréotypée du papa pourvoyeur, mais très absent, est un des facteurs de l’échec de leur première famille. Certains cèdent au désir légitime de leur nouvelle conjointe de vivre un projet de famille, mais la majorité y voit l’occasion de se « racheter », de faire les choses autrement en accordant à leur rôle de père une priorité en temps et en moyens, plutôt qu’en simple intention.
Phénomène nouveau et touchant, comme c’est le cas dans la plupart des familles adoptives, les papas des familles recomposées sont très souvent des papas très présents, très proches de l’enfant, émotivement et physiquement. Contrairement à leur première expérience où leur femme avait « une longueur d’avance » dans la relation parent-enfant, grâce à la grossesse et à l’allaitement, la parentalité adoptive place les hommes à égalité, tant en ce qui concerne le temps à consacrer à l’enfant que leur capacité égale à en prendre soin et à le nourrir. Libéré de la contrainte qui commande que la maman prenne congé pour se remettre physiquement de l’accouchement, le papa adoptant peut tout aussi bien être le parent qui prend congé de son travail. De fait, de plus en plus d’hommes profitent de ce droit et du privilège de pouvoir s’attacher rapidement et profondément au nouvel enfant. Les relations avec les autres enfants sont généralement très bonnes, dans la mesure où le papa continue de s’engager activement auprès d’eux et qu’ils n’ont pas le sentiment négatif d’avoir été remplacés par une petite Chinoise.
Une famille recomposée, après la séparation des parents adoptants, crée une situation beaucoup plus délicate et difficile à vivre. Malheureusement, les enfants adoptés connaissent déjà le sentiment de l’abandon, les fragilités d’attachement, les conflits de loyauté. La multiplication des ruptures, encore des changements de milieux de vie, des liens affectifs tissés puis déchirés affectent et fragilisent tous les enfants adoptés. Les survivants qu’ils sont ont des capacités d’adaptation souvent au-dessus de la moyenne, mais pour ces mêmes raisons, leurs capacités d’attachement paraissent plus limitées. Face à cette nouvelle rupture, leurs capacités à faire confiance à la permanence d’un lien avec un adulte significatif peuvent être brisées à jamais.
C’est pourquoi tout parent adoptant veuf ou séparé de l’autre parent adoptant, qui songe à revivre avec un autre conjoint, avec ou sans enfant, devrait le faire avec beaucoup de gravité et de sérieux. Les enjeux sont très grands. Croire à l’intérêt supérieur de l’enfant prend ici tout son sens et tout son poids. Le nouveau conjoint potentiel doit être mis au courant de ces enjeux et invité activement à ne pas mettre de pression d’attachement sur cet enfant. Cet enfant doit sentir qu’il n’est pas obligé d’aimer ce nouveau conjoint pour ne pas exacerber les nombreux deuils et conflits de loyauté qui ont forgé sa courte vie. |
 |