Raconter son histoire est un exercice bien difficile, tant il semble qu’il n’y ait rien à dire qui puisse servir à quiconque. La situation de chacun n’est ni reproductible, ni transmissible à titre d’exemple et les mots ne sont souvent qu’une pitoyable provocation faite au silence.
Les « modèles » sont souvent sources d’illusions et d’erreurs et si la famille devient un sujet de modélisation, alors, il est à craindre que ceux qui la composent en deviennent les otages.
La famille est plutôt un lieu en perpétuel mouvement dont les formes s’adaptent à la culture et à l’histoire des hommes et qu’il conviendrait à mon humble avis de ne pas enfermer dans des définitions ou des schémas trop rigides inadaptés à l’humain en quête de liberté d’intelligence et de tolérance
Si je le peux, j’apporterai donc un simple témoignage d’une situation qui est la mienne et qui ne peut avoir valeur de référence.
Mais avant tout, je souhaite donner mon opinion (elle aussi n’a pas valeur de référence), qui me semble indispensable à éclairer mon témoignage, sans laquelle il n’aurait plus le moindre sens.
Famille et ordre moral
Si la famille fait tellement l’objet de débats animés et passionnés c’est, me semble-t-il, en raison d’un retour en force de « l’ordre moral » qui ne resurgit pas par hasard, car il est lui-même sujet d’un ordre mondial instauré par ce qu’on appelle pudiquement le « libéralisme » qui prône l’individualisme comme planche de salut et détruit progressivement les solidarités péniblement organisées par l’être humain pour l’être humain.
On nous parle de « mondialisation » comme d’une fatalité pour mieux nous détourner d’un espoir et d’une nécessité de mondialité. D’ailleurs, mondialisation rime assez bien avec pognon, alors que mondialité rime bien mieux avec Liberté, Égalité, Fraternité.
À titre d’exemple, je me référerai à un article de Dominique Vidal paru dans le Monde Diplomatique d’octobre 1998 intitulé « Dans le Sud, développement ou régression », dans lequel il dit que la satisfaction des besoins essentiels de l’ensemble des populations des pays en développement (nourriture, eau potable, infrastructures sanitaires, éducation, santé, gynécologie, obstétrique) est estimée à 40 milliards de dollars par an, soit 4% de la richesse cumulée des 225 plus grosses fortunes mondiales.
Dans cette situation, la famille devient l’otage d’une idéologie du chacun pour soi, comme sont otages :
- les chômeurs « parce qu’ils n’ont qu’à chercher du travail »,
- les SDF « parce qu’ils n’ont qu’à avoir les moyens pour se loger »,
- les sans papiers « parce qu’ils n’ont qu’à retourner dans leur pays d’origine »,
- les travailleurs « parce qu’ils doivent être bien contents d’avoir du travail »,
- les fonctionnaires « parce qu’ils sont « privilégiés »,
- les etc. « parce qu’ils sont etc ».
La question serait de savoir à qui profite le crime et quelle raison aurions-nous à nous désigner mutuellement comme responsables de situations dont nous sommes tous victimes, à un titre ou à un autre ?
La famille devient ainsi un lieu de mise en ordre moral d’une société qui rend l’homme atomisé et culpabilisé.
Ne serait-il pas temps de réapprendre la solidarité, la compréhension et le respect mutuels?
Dans ces conditions-là, nous nous apercevrions probablement qu’il n’y a pas de famille parfaite ou idéale, car, sous toutes les formes possibles, elles tâtonnent toutes sur le chemin du partage et de l’amour. Mais quel bonheur de tâtonner …
Les monoparentaux d’autrefois
Jadis, avant le temps de la culpabilité, il y avait des femmes ou des hommes qui, devenus veufs, s’occupaient de leurs gosses sans que personne n’y trouve à y redire. Ces personnes, à l’instar de Monsieur Jourdain, faisaient de la monoparentalité sans le savoir. Maintenant que nous avons appris à apposer des qualificatifs sur tout ce qui sort de la norme, nous voilà presque contraints d’être ce que nous sommes.
Du temps des « monoparentaux d’avant » on ne se posait pas la question de savoir si une personne seule avait la capacité d’accompagner ses enfants dans l’éducation et l’amour puisque, somme toute, elle conservait pleinement sa qualité de parent.
Et, selon moi, être parent c’est avant tout être présent sans omniprésence et pour cela il n’y a pas nécessité absolue à être deux.
Une personne seule n’est pas une demi-personne ni un demi-parent et l’équilibre que l’on s’efforce de cherche dans le couple, on peut le trouver en soi si l’autre n’existe pas encore (célibat), ou s’il n’existe plus (séparation ou veuvage).
Il ne s’agit pas de revendiquer le célibat comme la panacée, car il peut être une contrainte aussi bien qu’un choix et il est toujours le résultat d’un manque.
Réciproquement, le couple n’est pas une garantie pour l’enfant de trouver affection et bonheur. Certains d’entre eux sont mal aimés, ou même pas du tout par leurs parents et ils en portent parfois les marques.
Ce dont l’enfant a besoin, c’est l’amour de quelqu’un sur qui il peut s’appuyer dans sa fragilité et dans la recherche permanente de son propre équilibre.
En cela, l’enfant n’a pas besoin d’une famille dans laquelle les rôles sont classiquement partagés entre le père force/sanction et la mère tendresse/récompense, alors même que chacun d’eux a tout cela en lui ou en elle.
C’est en cela aussi que les parents en couple se conduisent trop souvent comme des demi-parents, car chacun d’entre eux se prive de la facette dont l’autre se pare, « parce que cela a toujours été ainsi ».
L’amour peut être donne par quiconque en dispose et qu’il consent à partager et les liens sacro-saints du mariage ou du concubinage n’ont rien à y voir.
Mon histoire
Cela posé, je peux aborder mon histoire, comme celle d’un homme comme les autres pris dans la tourmente de la vie et qui maintient tant bien que mal son navire familial vers le cap qu’il s’est fixé, celui d’une humanité meilleure et plus éclairée.
Je suis donc un père en cela je suis parent à part entière, mais comme par ailleurs je suis célibataire, je me définis volontiers comme « célibapère ».
Après un divorce, j’ai assumé seul le partage de ma vie avec mes deux filles Frédérique et Céline alors âgée de six et quatre ans.Elles ont pu s’appuyer sur moi pour s’élever (je ne crois pas que les parents soient là pour élever leurs enfants mais les aider à s’élever, c’est à dire devenir d’eux-mêmes les adultes qu’ainsi ils ne manqueront pas de devenir).Douze ans après, la famille s’est enrichie de la venue de deux garçons, Julien et Hervé, originaires du Burkina Faso et que j’ai adoptés.
Les filles ont été associées à la réflexion sur une démarche qui pouvait apparaître difficile, si ce n’est impossible. Les enquêtes sociales et psychologiques ont été faites très sérieusement et après neuf mois de gestation l’agrément m’a été accordé.
Après cela, la chance a voulu que je puisse adopter mes deux fils dans les six mois. Ils avaient 12 et 5 ans et leur intégration s’est faite doucettement, mais pleinement.
Il y a peu de temps, Frédérique me disait qu’elle avait l’impression que Julien et Hervé avaient toujours été là.
Cette réflexion résume bien tout le bonheur que je ressens avec mes enfants et elle devrait concourir à rassurer les personnes attachées aux valeurs traditionnelles de la famille. Leur attachement est respectable mais ne peut être exclusif. Il peut cohabiter avec d’autres formes de parentalité, c’est à dire d’autres formes d’amour et de partage.
J’ajoute que ma situation n’est ni extraordinaire, ni glorieuse, et je ne la revendique ni comme un cas d’exception, ni comme un exemple. Je l’assume simplement et avec beaucoup de plaisir.
J’aurais même préféré vivre avec une femme et un amour partagé mais cela ne s’est pas produit, et si de ce point de vue je reste un célibapère, je suis impair et manque.
Pour conclure, je veux seulement témoigner que le père est un parent à part entière, qu’il n’est pas réductible (pas plus que la mère ni l’enfant) et qu’il est capable d’assumer les tracas de la parentalité comme il est évidemment propice à la tendresse et à la compréhension.
L’homme n’est pas la brute qu’on veut bien faire croire comme la femme n’est faite toute de tendresse et chacun est l’un et l’autre, si l’on veut se donner la peine de chercher en soi.
Le manichéisme nous pousse à la dualité, la dualité à l’incompréhension et tout cela ne nous mène nulle part.
Cessons de transmettre ce virus à la famille et laissons-la aimer, sous toutes ses formes.
C’est si simple!
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