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POUR UNE CLASSIFICATION DES FORMES D’ADOPTION EN CHINE  
Auteur: Karine Hinano Guérin, étudiante en anthropologie, France
Source : Extrait du mémoire: " Institution et pratiques de l’adoption en Chine"/Communication personnelle LMEA
Éditeur : Institut national des langues et civilisations orientales, Paris, France
Date/pages : 2002

L’adoption pouvant être abordée sous des angles divers, plusieurs présentations des formes d’adoption sont possibles. L’optique choisie détermine la classification établie. Ainsi, Lauwaert distingue l’adoption d’agnats, dite régulière, de l’adoption d’étrangers, qualifiée d’irrégulière. Elle s’appuie essentiellement sur l’origine de l’adopté par rapport à ses parents adoptifs alors que Watson réfléchit sur l’intégration du fils adoptif au sein de son nouveau lignage. Cohen considère simultanément l’origine de l’enfant et les circonstances (kidnapping, vente, don…) de l’adoption – ce qui porte à confusion car un enfant peut être ‘vendu’ à son oncle naturel par ses propres parents ; l’échange d’une somme d’argent précédant un transfert de parenté ne détermine pas systématiquement ‘l’achat’ d’un enfant au sens propre.


Ma classification se rapproche de celle de Wolf et Huang car elle tente de présenter les diverses formes d’adoption sur un «pied d’égalité». Elle détermine la forme d’adoption suivant le statut effectif de l’adopté prenant en compte les changements de statut, de quotidienneté et d’identité (particulièrement lorsqu’il s’agit de l’appartenance à un autre lignage) encourus par l’acte d’adoption.

Cette classification se scinde en deux grandes parties : l’une concernant l’adoption des garçons, l’autre sur l’adoption des filles. La dissociation entre les sexes est déterminante quant au mode de l’adoption effectuée car elle est l’une des caractéristiques fondamentales de l’organisation de la parenté chinoise.

Adoption d'un garçon-qui peut devenir le fils de son pére adoptif

Dans la famille chinoise traditionnelle, la parenté ne s’établit que de père en fils. La présence d’un fils est primordiale afin de continuer la lignée, de perpétuer le culte des ancêtres et d’entretenir les parents âgés. Bien que la jeune fille ne puisse perpétuer la lignée, on peut penser qu’elle pourrait soutenir ses parents. Destinée à quitter sa famille pour celle de son mari, elle représente une valeur moins sûre – si ce n’est nulle. Mariée, elle doit être fidèle envers ses beaux-parents en les maintenant prioritaires à ses propres parents.

Une femme n’ayant pas donné naissance à un fils est considérée comme stérile. La naissance d’une petite fille n’est pas considérée comme une postérité. Seul le fils peut détenir le statut de descendant, de successeur et d’héritier ; la fille ne peut en avoir la possibilité.

Et s’il s’avère qu’un fils manque, des actions sont entreprises…

Afin d’obtenir un fils, la famille et/ou les couples font appel à la religion populaire par des actes de prière, de sorcellerie, d’offrandes qui sont en général présentées à Guanyin, déesse de la fertilité. Les potions prescrites et les amulettes utilisées figurent autant dans la fiction littéraire (principalement des dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911) que dans des textes de médecine traditionnelle chinoise.

Prières et offrandes peuvent aussi être adressées à ses propres ancêtres aux lourdes responsabilités et conséquences sur les naissances. Selon les rites, la fertilité d’un couple est liée à la vertu de la famille dont il fait partie. La reproduction n’est pas perçue seulement comme une question d’ordre biologique ; avoir un fils est une récompense, ne pas en avoir est une punition. Les textes classiques insistent sur l’accumulation de la ‘vertu’ (yi) pour avoir de nombreux fils. Cependant, cette absence de descendance n’est pas forcément liée au manque de vertu du couple mais, peut provenir de fautes commises par leurs ancêtres. La responsabilité morale collective à la fertilité1d’un couple au sein de la famille est importante. L’absence de postérité correspondrait à une absence de vertu, la stérilité serait une castration imposée par le Ciel (tian) résultant de transgressions rituelles et morales tels que la négligence du culte ancestral ou un mauvais emplacement des tombes des ancêtres (fengshui yin). Etre méritant fait partie d’une moralité abstraite.

Les plus riches peuvent prendre des concubines afin d’accroître les chances de la naissance d’un fils ; les plus pauvres n’en ont pas les moyens. Avoir une concubine est onéreux et peu de jeunes femmes acceptent de se marier avec un tel statut. La mortalité infantile élevée et l’infanticide des petites filles accentuèrent les difficultés à trouver une concubine. Egalement, certaines épouses, jalouses, interdirent à leur mari d’en avoir une. Dans certains lignages, le concubinage était proscrit excepté pour l’homme de plus de quarante ans toujours sans postérité.

L’adoption, souvent dernier recours du couple, devient l’unique solution à l'absence de postérité. l'adoption existe sous différentes formes qui ont chacune leur finalité propre.

Adoption d’un agnat

Lauwaert qualifie l’adoption d’un agnat de ‘régulière’. Ce terme n’est pas anodin car l’adoption d’un agnat a été jusqu’à la fin de l’empire la seule adoption permise par les rites et les codes concernant l’adoption d’un garçon afin de l’établir comme son fils à part entière – c’est-à-dire successeur et héritier.

Représentant de ses ascendants dans le monde des vivants, le fils doit rendre le culte à ses parents décédés afin que leurs esprits soient nourris (yang) et en paix. Les rites exigent la présentation d’offrandes par un agnat car les ancêtres refuseraient celles d’un étranger remettant en cause l’identité de la lignée basée sur la pureté agnatique.

Le fils adopté par un agnat est appelé guofang erzi traduit par ‘fils passé d’une lignée à l’autre’. Le terme fang est traduit par ‘lignée’, ‘branche’ ou ‘segment’ mais des auteurs, comme Cohen, conserve le terme en pinyin. Les personnes interrogées par Cohen dans les années vingt, disent qu’il équivaut au mot ‘fangzi’ signifiant ‘maison’; cependant ils admettent qu’un étranger adopté ne serait pas appelé ainsi même s’ils avaient habité ensemble. Le fils adoptif serait passé d’une maison à une autre impliquant un changement de foyer pour partager la quotidienneté de ses parents adoptifs.

Le transfert d’un fils peut s’effectuer entre les agnats les plus proches (les frères) jusqu’aux agnats les plus éloignés (les hommes issus du même grand-père ou arrière-grand-père). Dans le village de Yen-liao à Meinong (région de peuplement Hakka au sud de Taiwan), la parenté agnatique s’étend jusqu’au quatrième degré (c’est-à-dire qu’elle englobe les personnes liées par un grand-père commun) mais nombreuses sont les localités en Chine continentale où l’extension s’effectue jusqu’au cinquième degré correspondant ainsi aux cinq catégories du système de deuil (wufu).

Si aucun agnat n’est disponible à travers les cinq degrés de parenté agnatique, on adoptera une personne portant le même nom de famille (xing) faisant partie du même lignage. Si aucun agnat n’est adoptable au sein du lignage, il est permis d’adopter un fils portant le même nom de famille dont les parents naturels résident à l’extérieur du lignage car le xing regroupe les personnes faisant partie du même clan ayant un ancêtre commun : le père fondateur du clan.

L’adoption idéale est celle du neveu (zhizi : fils du frère issu du même lit). Les rites, les codes et la majorité des cas de jurisprudence étudiés considèrent que l’identité familiale perd de sa force au fur et à mesure que l’on s’éloigne du noyau père/fils. En effet, le neveu est l’agnat le plus proche de la génération inférieure – les filles étant exclues de la communauté religieuse.

L’adoption d’un agnat éloigné peut être problématique lorsque les parents naturels font partie d’une branche rivale ; elle risque de mettre en péril la cohésion du lignage ou rapprocher les deux branches concernées. L’adoption d’un agnat éloigné est impopulaire alors que celle d’un agnat proche – lorsque cela s’avère possible – est fortement recommandée et répandue. Les recherches de Watson démontrent que le premier choix d’adoption est celle du neveu mais que le second, afin d’éviter des conflits au sein de la communauté, se porte presque toujours sur un étranger au lignage ou au clan. Lauwaert aboutit à la même conclusion à travers l’étude de cas de jurisprudence issus du Code des Qing. Sur trente cas d’adoption, treize traitent de l’adoption d’un étranger, quatre d’un enfant étranger au lignage portant le même nom que son père adoptif, trois d’un parent plus éloigné que le neveu compris dans les cinq degrés de la parenté agnatique et dix d’un neveu.

Un guofang erzi a le statut d’un fils à part entière et détient tous les droits et devoirs d’un fils envers ses parents : il doit soutenir ses parents adoptifs âgés, a le droit d’hériter une part des terres et doit, à leur mort, nourrir leurs esprits en leur rendant le culte.

L’adoption qui est non conforme aux rites, à la législation et souvent aux règles internes des clans est qualifiée d’irrégulière : elle est l’adoption d’un non-agnat. L’interdiction de l’adoption dite irrégulière découle de l’organisation de la parenté chinoise dont les mâles sont les garants. Ainsi, l’adoption d’un cognat/allié (établi par la parenté par les femmes) ou d’un étranger est prohibée.

Adoption d’un allié (cognat)

L’adoption d’un allié est nommée ‘affinal adoption’ à travers les ouvrages de Cohen, Wolf et Huang. Elle consiste à adopter un fils qui n’est ni un agnat, ni véritablement un étranger : il est le fils biologique de l’un des alliés/cognats des parents adoptifs (tels que la sœur du père ou le frère de la mère).

L’adoption d’un allié est une adoption dont les parties sont liées par l’alliance effectuée à la suite d’un mariage. Ainsi, la pratique du huan waijia (‘revenir à la famille étrangère’) consiste à donner un fils en adoption au frère ou aux parents de l’épouse. L’adoption d’un fils par ses grands-parents maternels permet alors d’obtenir une postérité mâle en sautant une génération : la fille mariée sous accord établi entre les deux familles, permet l’adoption de l’un de ses fils par ses grands-parents maternels.

La compréhension de l’adoption d’un allié diffère suivant les auteurs. Pour Cohen, cette pratique est similaire à l’adoption agnatique car elle s’effectue sur le fondement d’une parenté prioritaire. Pour Lauwaert, cette pratique n’est pas semblable à l’adoption d’un agnat car cela reviendrait à nier la dissociation entre les sexes. En effet, le statut de la fille mariée ne peut être équivalent ou proche du statut du fils car sa progéniture ne lui appartient pas. Le transfert de l’enfant concerne des alliés et non des agnats. Néanmoins, cette pratique se rapproche du mariage uxorilocal qui donne aux alliés un droit sur les enfants de l’épouse. La popularité de cette forme d’adoption est difficile à évaluer car tous les fils adoptifs, qui ne sont pas des agnats, figurent dans les généalogies (jiapu) sous la catégorie «étrangers» – cela n’implique pas forcément qu’ils le sont au regard de la coutume.

Le terme zhumu shui (littéralement ‘taxe sur la truie’) désigne des garçons adoptés résultant d’un accord effectué avant le mariage. Selon Cohen, toutes les adoptions d’alliés «from affines and matrilaterraly related families» ne sont pas issues d’un accord montrant que beaucoup d’adoptions d’alliés s’effectuent indépendamment du mariage. Okamatsu Santaro propose le terme ‘gift child’ ; selon Wolf, ce terme est le plus approprié car il fait penser à un échange de cadeaux entre les alliés lors d’événements importants : «The exchange of gifts at such events as weddings, funerals, and birthdays is the most characteristic aspect of affinal relationships ».‘Gift child’ est une traduction de zengzi, Waltner déclare que l’on ignore l’origine de cette appellation mais qu’elle implique une adoption concernant des alliés. Le zengzi, parent (qinqi) sans être agnat, est un parent finalement très proche.

Il n’existe pas d’appellation officielle afin de désigner ce fils adopté. Le statut du zengzi n’est pas défini car l’adoption d’un non-agnat est illégale. Pourtant, les interviews effectuées par Huang démontrent que dans la pratique, le zengzi n’est pas considéré comme un étranger.

Adoption posthume

Directement liée au culte des morts, cette forme d’adoption a été étudiée par Ahern, Lauwaert, Wolf et Huang. Elle est effectuée à la suite du décès d’un homme qui n’a pas de descendant afin de permettre de lui rendre le culte des ancêtres. L’adoption s’établit par un contrat de papier rouge indiquant le nom du fils adoptif. Le contrat est ensuite inséré sous la plaque commémorative du défunt qui devient ainsi le père adoptif. Il est difficile de recenser cette forme d’adoption car elle est incluse dans l’adoption d’agnats dans les généalogies. De plus, les contrats placés dans les autels sont les seules preuves formelles de l’adoption posthume.

Les recherches de Wolf et Huang illustrent que l’unique devoir de ce fils adoptif consiste à présenter des offrandes les jours anniversaires de naissance et de mort de son père adoptif. Ces devoirs sont minimes comparés à ceux exposés par les cas de jurisprudence (dynastie Qing) par Lauwaert qui certifie un véritable transfert de parenté : le fils adoptif ne vit plus avec ses parents naturels mais avec la veuve de son père adoptif (qui à l’origine était sa tante). En dehors des dates anniversaires du défunt, le fils doit régulièrement rendre le culte à son père adoptif, notamment le jour de la fête des morts.

Le fils adoptif doit nourrir l’esprit de son père mais aussi continuer la lignée. Il doit à son tour assurer une postérité, c’est-à-dire avoir un fils qui deviendra le petit-fils de son père adoptif. Lauwaert, qui se base sur l’Examen exhaustif des rites (Duli tongkao), insiste sur l’importance capitale de perpétuer la lignée alors que les travaux de Wolf, s’appuyant essentiellement sur des observations de terrain, ne mentionne pas cette importance.

Selon Wolf, l’adoption posthume ne présente pratiquement que des avantages matériels. Une affaire lui a été confiée appuyant son opinion : deux contrats d’adoption posthume se trouvent sous la plaque commémorative d’un homme. Les noms figurant sur les feuilles de papier rouge sont ceux de ses neveux (qui sont frères). Par la suite, le frère cadet justifie son acte en expliquant que cette adoption posthume est la seule solution pour empêcher son frère aîné de réclamer les deux tiers de la propriété familiale.

L’adopté a le droit d’hériter la part de terres ancestrales du défunt puisqu’il est chargé de lui rendre le culte ancestral. L’adoption posthume – comme toutes adoptions ayant pour but d’établir un fils légitime- provient de considérations religieuses (car tout homme a droit aux sacrifices ancestraux) tout en représentant un enjeu économique important : «There was no point in a man’s buying a boy to assign to a deceased brother’s line when he could give him one of his sons and lose nothing», Wolf.

Si l’homme dépourvu de postérité meurt prématurément, c’est-à-dire sans avoir été marié, l’adoption posthume ne peut être directement effectuée. Il faut préalablement établir un mariage posthume ming hun que Chikusa traite remarquablement (cf. note qui suit).

Le but du mariage posthume est de permettre l’établissement d’un descendant pour le maintien des sacrifices. Par exemple, un jeune homme de dix-huit ans est marié à une fille également décédée de dix-sept ans. A la suite du ming hun, le garçon désormais marié est enterré dans le caveau familial, un fils lui sera adopté et les sacrifices pourront enfin lui être offerts.

note : rituels du ming hun : le cercueil de la jeune femme est déterré afin que les proches parents le portent jusqu’au tombeau de son futur époux. A cette occasion, le cercueil est enveloppé de papier rouge. Le cercueil de l’homme est déterré et transféré aux tombes ancestrales. Une simple cérémonie a lieu et les deux cercueils sont enterrés ensemble. Un festin est ensuite donné. Aucun certificat de mariage n’est établi mais des mots solennels sont prononcés afin de consacrer cette union. Après la cérémonie, les deux familles deviennent parents comme si le mariage avait eu lieu lors du vivant des époux.

Adoption d’un étranger

Bien que proscrites par les rites, les codes et les règles internes de la plupart des clans, les adoptions d’étrangers (wai lai ren, yixing) ont non seulement toujours existé mais étaient et demeurent nombreuses dans l’histoire de la famille chinoise.

Adoption d’un étranger afin de l’établir comme son fils à part entière :

L’adoption d’un étranger afin de l’établir comme son fils légitime est interdite par les rites et par la loi (notamment à travers les codes des dynasties Ming et Qing). Non conforme aux exigences du culte des ancêtres, elle tend cependant à une certaine légitimité par le biais d’une cérémonie spéciale durant laquelle l’étranger est introduit au sein du lignage. Cet acte d’adoption devient légitime par l’acceptation des ancêtres et par la reconnaissance de l’ensemble du lignage. Tout père adoptif doit se justifier quant à l’adoption d’un étranger afin de l’établir comme son fils légitime aux yeux de tous.

En fin de compte, le fils adoptif d’origine étrangère obtient le même statut que celui du fils adoptif (qui est un agnat) ou du fils naturel : il doit perpétuer la lignée et obtient une part conséquente de l’héritage (notamment les terres ancestrales transmises de père en fils).

Adoption d’un étranger afin de l’établir comme son fils par charité :

L’adoption d’un étranger afin de l’établir comme un membre de la famille – mais pas comme son fils à part entière – est également fréquente. Cette adoption est reconnue par les rites et codes car l’adopté n’obtient pas le statut de fils. Il est un fils adopté par charité, par bienveillance (yizi, yinan).

Il fait partie de la famille mais ne fait pas partie de la communauté religieuse des agnats. Ainsi, il ne peut perpétuer la lignée dans laquelle il a été introduit à la suite de son adoption. Il obtient souvent une part de l’héritage considérée comme une compensation pour les soins fournis au défunt ou bien un cadeau marquant les liens affectifs établis mais nullement comme un bien qui lui revient de droit.

Selon Wolf, cette forme d’adoption se fait systématiquement par le biais d’une transaction car elle ôte l’ambiguïté concernant l’origine de l’enfant pouvant être le fruit d’une aventure avec une prostituée ou une maîtresse. Ce fils vient généralement d’une localité éloignée et ses origines sont gardées secrètes afin de prévenir que les parents naturels ne le réclament.

Adoption d’un garçon pour l’établir comme domestique/esclave :

L’adoption d’un garçon pour l’établir comme membre secondaire de sa famille est répandue dans les milieux aisés. Le domestique fait partie de la famille dans laquelle il a été adopté, contrairement à l’esclave (xiaomin :‘petite personne’) qui demeurait un bien du foyer. Le servage, héréditaire (le fils de l’esclave devenait à son tour esclave dans la maison dans laquelle il était né), ne fut aboli que sous la dynastie Qing.

La tradition considérait que les esclaves n’avaient, tout comme les barbares et les animaux, pas d’ancêtre. Ils étaient porteurs, hommes à tout faire… cette forme d’esclavage constituait un signe extérieur de richesse distinguant leur maître des paysans ordinaires et ne s’inscrivait pas dans le cadre d’exploitations agricoles ou industrielles.

Une dichotomie des sexes est observée quant aux legs de servitude. Selon les recherches de Watson à Hong Kong, les xiaomin formaient une sous-classe permanente attachée aux lignages puissants alors qu’il n’y a pas de trait d’hérédité concernant les descendants des ‘femmes achetées’. La mère ne transmet rien de statutaire à ses enfants alors que le statut de xiaomin était héréditaire de père en fils.

Adoption du gendre afin de l’établir comme son fils (mariage uxorilocal) :

Cette forme d’adoption (ou de mariage) consiste à adopter l’époux de sa fille afin de l’établir comme son fils. Cohen considère cette pratique comme une forme de mariage – il ne s’agit pas de l’adoption d’un gendre mais d’union uxorilocale – alors que pour Lauwaert, elle est une forme intermédiaire entre l’adoption et le mariage.

Wolf et Huang discernent trois pratiques du mariage uxorilocal ou de l’adoption du gendre qui vont de l’adoption partielle à l’adoption totale traduisant trois degrés de détachement du gendre envers sa famille natale : le mariage «mi-dedans, mi-dehors» (zhaoru quchu), le mariage où le gendre est «adopté à moitié» (ban zhaoqu) et celui qui impose une «rupture» (lieduan) :

a- «mi-dedans, mi-dehors» 

Mis à part l’entretien des parents de l’épouse totalement pris en charge par l’époux (c’est-à-dire le gendre adopté), tous les aspects du mariage majeur subsistent : le gendre transmet son nom à ses descendants et la résidence est patrilocale…. Néanmoins, dans un milieu urbain, le gendre habite chez ses beaux-parents sans changer de nom ni assurer leur entretien ; poussant à penser que le gendre acceptant la résidence virilocale n’est par tenu d’entretenir ses beaux-parents.

b- «adopté à moitié»

Le fils du ‘gendre adopté’1 porte le nom de sa mère impliquant l’appartenance au lignage de sa mère et non à celui de son père ; par conséquent, son héritage proviendra des ressources de sa famille maternelle. Le gendre adopté, souvent méprisé, ne fait plus partie de son lignage d’origine.

Néanmoins, des pratiques moins radicales concernant le port du nom apparaissent : l’enfant porte le nom de son père et celui de sa mère (hexing) ou bien la filiation est matrilinéaire pour redevenir patrilinéaire à la génération suivante. On observe ici le caractère provisoire de la filiation par la mère pour enfin revenir vers la norme : la prééminence de la filiation patrilinéaire.

c- «rupture»

Le gendre porte le nom de son beau-père et assume à son égard tous les devoirs d’un fils. Il ne transmet pas son nom mais celui de sa femme à sa descendance ; de ce fait, il coupe tous les liens l’unissant à ses parents naturels, son lignage et son clan d’origine.

Feng Han-yi certifie qu’il n’existe pas de véritable rupture car la coutume prévoit que les enfants retournent à leurs agnats après trois générations.

Le gendre adopté détient intégralement le statut de fils lorsque l’un de ses fils est transféré dans la généalogie de son beau-père ; ainsi le gendre ayant accompli son devoir peut enfin devenir successeur par l’obtention d’une part de l’héritage. Il n’est pas tenu de fournir une dote et des cadeaux de mariage car il devra subvenir aux besoins de ses beaux-parents âgés et par la suite leur rendre le culte. On observe un caractère matériel constant de la relation gendre adopté/beaux-parents car tout ne semble qu’échange ou contre partie.

D’après Cohen, Wolf et Huang, le mariage uxorilocal est une forme de mariage choisie par défaut par des familles très pauvres. Cependant, sous les Tang (618-907), les cinq dynasties et les dix royaumes (907-960), des familles de fonctionnaires utilisaient l’adoption du gendre afin de renforcer la solidarité avec leurs alliés. Ainsi, un père fortuné n’ayant qu’une fille et pas de fils, voulait à tout prix lui transmettre ses biens. L’épouse détenait ici les droits sur l’héritage et son mari remplissait le rôle de géniteur pour perpétuer la lignée.

Wolf et Huang estiment cette pratique comme étant relativement courante à Taiwan alors que Cohen ne relève que trois cas de gendres adoptés sur une vingtaine d’adoptions de garçon dans la localité de Yen-liao (centre-ouest de Taiwan) : ces trois hommes, aussi bien les deux gendres adoptés au sein de Yen-liao que celui qui en est partie, sont issus de familles très pauvres. Ils vivaient avec leur famille adoptive avant de se marier car ils étaient des travailleurs embauchés à long terme par leurs futurs beaux-parents. Lorsque ces unions uxorilocales eurent lieu, ces trois familles n’avaient aucun garçon (adopté ou naturel) et l’une d’entre elles venait de perdre son fils. Les parents adoptifs étant âgés, il était primordial que la personne introduite dans le foyer soit en âge de travailler. Cette pratique présente un intérêt immédiat malgré les moqueries à l’égard du gendre adopté car la famille adoptive obtient un fils et un homme à la fois. On adopte un adulte qui contribue immédiatement au développement du foyer contrairement à un jeune garçon. Néanmoins, les Chinois perçoivent cette pratique comme dangereuse car peu de temps est à partie à la famille adoptive pour s’approprier la loyauté du gendre adopté alors que l’on peut plus aisément acquérir celle d’un enfant. Cette peur est illustrée à travers quelques contes des Ming principalement de Feng Menglong et de Ling Mengchu où le gendre adopté cause la perte de sa famille adoptive.

Adoption d'une fille -qui est souvent une variante du mariage

La fille ne détient pas un statut équivalent à celui du garçon. Ils ont des destinées différentes du fait que la fille n’occupe pas de place dans la communauté religieuse du lignage, la parenté s’établissant de père en fils.

Adoption d’une fille comme petite fiancée

Selon les recherches à Haishan (situé au nord de Taiwan) de Wolf et Huang, la majorité des adoptions des filles sont les adoptions de ‘petites belles-filles’ (traduit du terme employé par Cohen et Wolf : «little daughter in law». Ces petites filles sont perçues comme les futures épouses des fils de leurs parents adoptifs. Cette forme d’adoption est courante dans le delta du bas Yangzi, les collines du sud-est et les régions où l’on parle hakka au Fujian et au nord de Taiwan – contrairement à la région de Meinong au centre de Taiwan où Cohen ne comptabilise que quatre cas d’adoptions de petites fiancées sur vingt-quatre adoptions de filles relevées dans le village de Yen-liao. Selon Wolf, cette pratique est, également, peu répandue dans la plaine Nord, en Mandchourie et dans la péninsule de Shandong. A Hong Kong et dans la majorité des régions de Chine continentale, les petites fiancées, recherchées comme des servantes (mui jai), sont achetées au prix d’une petite somme d’argent remise aux parents naturels par un intermédiaire contrairement à Taiwan où elles sont acquises lors d’un échange de filles entre les familles. Les petites fiancées sont adoptées avant d’avoir atteint un an et sont élevées avec leurs futurs époux avant d’être mariées après la puberté.

Wolf et Huang perçoivent cette pratique comme une forme de mariage ; ils privilégient le but de l’adoption : le mariage. Quant à Lauwaert, elle établit l’adoption d’une petite fiancée comme une institution située entre l’adoption et le mariage. Selon Watson, cette forme d’adoption est considérée comme une adoption qui implique un mariage et pas le contraire. En effet, il utilise le terme ‘birth parents’ et pas le terme ‘parents’ afin de désigner les parents naturels de la petite fille qui s’apprête à partir. Elle devra désormais être fidèle à sa nouvelle famille alors qu’elle n’est pas encore mariée. Ses parents adoptifs deviendraient ses beaux-parents à part entière si le mariage a lieu quelques années plus tard comme prévu : dans le village de Yen-liao, seule une petite fiancée sur les quatre se mariât avec son époux désigné (qui est en fait son frère adoptif) et cela aboutît à un divorce. Selon les recherches de Cohen, il n’y a eu aucun mariage permanent à la suite de cette forme d’adoption à Yen-liao. Dans les Nouveaux Territoires de Hong Kong, les mariages faisant suite à cette forme d’adoption sont répandus dans les villages satellites mais sont rares au sein des lignages prestigieux pour une question de statut car le mariage mineur est méprisé, le mariage classique (ou majeur) constituant la norme. Néanmoins, d’après Wolf et Huang, cette pratique d’adoption suivie du mariage est populaire à Taiwan où la distinction entre une fille adoptive destinée au mariage avec son frère adoptif et celle qui ne l’est pas est immédiatement effectuée par le port du nom : l’une garde son nom de naissance après l’adoption et y ajoute le nom de son futur époux ; l’autre perd son nom de naissance et le remplace par celui de ses parents adoptifs. La symbolique du nom est primordiale car unir deux personnes de même nom s’apparente à une forme d’inceste.

Si la petite fiancée meurt avant le mariage, sa plaque commémorative est déposée sur l’autel ; cela est requis pour une belle-fille et non pour une fille1. Néanmoins, si son futur époux meurt avant le mariage et qu’il n’a pas de frère, la petite fiancée sera renvoyée dans sa famille natale ou adoptée par une autre famille (d’après Wolf et Huang). Selon Cohen, l’avenir de la petite fiancée est plus sombre : le mariage ne s’étant pas concrétisé, elle peut être échangée ou revendue au marché le plus proche avant de devenir prostituée ou domestique. La femme (et notamment la fille adoptive, qu’elle soit fiancée ou non) a un statut mobile non défini car elle ne tient pas un rôle primordial dans un système de parenté dominé par les hommes. En effet, aucun statut juridique de la tongyangxi (petite fiancée) ne figure dans aucun des codes selon Lauwaert. La lecture de la traduction du code des Qing (Boulais) ne révèle rien à ce sujet.

L’adoption d’une petite fiancée est le moyen le moins coûteux de procurer une épouse à son fils car elle évite les dépenses d’un mariage majeur. La misère entraînerait la famille à opter pour le mariage mineur alors que Wolf et Huang certifient que cette pratique est très répandue dans les milieux aisés de la région de Haishan (nord de Taiwan) car elle assurerait une forte cohésion de la famille nucléaire. La belle-mère ayant pris autorité sur sa future belle-fille depuis son plus jeune âge, celle-ci est complètement soumise car elle se trouve face à sa belle-mère qui est aussi sa mère adoptive. Les beaux-parents exercent une forte influence sur le couple ainsi formé. On observe la volonté d’acquérir et de conserver la loyauté exclusive de sa belle-fille pour éviter toute trahison de celle qui reste issue d’un autre lignage. Wolf explique la préférence pour le mariage mineur dans la région de Haishan par la forte conscience lignagère qui y règne où les habitants refusent à établir des liens serrés avec leurs alliés. Une citation de Lauwaert explique parfaitement cette situation : «L’échange des fiancées-bébés permet d’entretenir des relations plus distantes avec les alliés de celles qu’institue le mariage normal ». Le mariage majeur favorise des relations d’alliance alors que le mariage mineur supprime ces relations d’échange afin de s’assurer de la fidélité de la future belle-fille car les liens avec les parents naturels, le lignage et le clan d’origine de la petite fiancée ont été coupés dès l’adoption. Pourtant, dans le village de Xingxing (centre-ouest de Taiwan), Gallin observe une organisation lignagère faible où les relations avec les alliés sont très développées. L’adoption des petites fiancées est courante et a pour but d’approfondir les liens avec les alliés car il n’y pas de rupture avec la famille naturelle (et par extension le clan) de la petite fille ainsi adoptée. Le mariage mineur permet aux lignages d’accroître les relations avec les alliés s’ils le désirent tout comme continuer à vivre en autarcie si cela est leur choix.

A Taiwan, la petite fiancée est acquise par le biais d’un échange entre deux familles alors qu’on observe un amalgame entre la petite fiancée et la servante dans les nouveaux territoires de Hong Kong où le statut de la fille adoptive n’est pas préalablement défini. Cette distinction importante entre Taiwan et Hong Kong correspond au développement de l’organisation lignagère. Ainsi, les lignages peu développés à Taiwan (excepté à Haishan) tendent à effectuer des alliances par le biais d’un mariage mineur contrairement à Hong Kong où les lignages fortement développés ne cherchent pas à établir d’alliances – la fille adoptive demeurant une domestique dans la famille qui l’a recueillie. La fille adoptive (yangnü) est une «all-purpose female» (terme employé par Freedman) car son statut ne la limite pas à un rôle particulier : par exemple, elle quittera sa famille adoptive pour vivre avec celle de son mari ou bien pourra être (re)vendue si elle déplaît à sa belle-mère. Ainsi, on remarque que Wolf utilise le terme de ‘foster parents’ et non pas ‘adoptive parents’ tel que Watson. A travers le terme ‘foster1, peut être veut-il suggérer la situation précaire de la fille adoptive utilisée selon les besoins de la famille, du lignage, du clan.

Adoption d’une fille pour amener à la naissance d’un fils (adoption thérapeutique)

Le révérend Justus Doolittle a noté qu’un couple n’ayant pas d’enfant après plusieurs années de mariage procède à une adoption car, pense-t-il, elle favorise la conception. Une représentation symbolique représente la femme féconde comme un arbre dont la fleur rouge donnera naissance à une fille, la blanche à un garçon. Un arbre sans fleur représentera une femme stérile...

De même qu’un arbre peut être greffé par le rejet d’un autre pour obtenir le fruit désiré, un couple sans enfant peut réaliser le même geste par le biais d’une adoption. Le raisonnement analogique est devenu croyance populaire.

A Foochow (situé dans la province du Guangdong) et à Haishan, la majorité des personnes interrogées par Wolf et Huang croient que l’adoption d’une fille force les fleurs (ya hua), appelle un jeune frère (zhao xiaodi). On remarquera que Doolittle ne précise pas le sexe de l’enfant qui doit être adopté alors que les Chinois questionnés insistent sur l’adoption d’une fille pour encourager la naissance d’un garçon.

Les Chinois semblent agir par croyance car adopter une fille, l’élever et la marier constituent un investissement important : à Haishan, sur quatorze femmes interrogées par Margery Wolf en 1971, dix sont persuadées de l’efficacité de cette pratique et vante même les résultats obtenus par quelques amis proches. L’importance de cette croyance est telle que quelques parents vendent leur propre fille pour financer l’adoption. La fille naturelle (aînée ou cadette), destinée à quitter le foyer, n’apparaît pas primordiale comparée à la fille adoptive pouvant être mariée à son frère adoptif. La plupart des couples adoptent une petite fille issue d’une famille nombreuse comptant aussi bien des garçons que des filles, ainsi pensent-ils recevoir un peu de bonne fortune car la fille adoptive symbolise la chair et le sang d’une femme féconde. Peut-être les couples préfèrent-ils croire aux pouvoirs curatifs d’une adoption plutôt qu’à la nécessité d’organiser un mariage uxorilocal ou à adopter un étranger. Les statistiques de Wolf et Huang démontrent que les couples adoptent durant les premières années de leur mariage. Ils ont en général moins de vingt-cinq ans et n’ont certainement pas abandonné aussi tôt l’idée d’avoir un fils. Une fille, adoptée par un couple ayant déjà un fils, qui plus est marié constitue une sécurité : elle doit amener la mère à avoir un autre fils au cas où le fils aîné s’avérerait paresseux et déloyal envers ses parents.

Des chercheurs en médecine occidentale ont démontré que l’adoption d’une fille réduit l’anxiété concernant le fait de ne pas avoir d’enfant et augmente les chances de conception si la femme n’est pas stérile. Cependant, rien n’est sûr quant à la corrélation directe de l’adoption d’une fille à la conception d’un fils. L’adoption d’une fille s’inscrit à nouveau dans la volonté d’obtenir une postérité mâle, ainsi Wolf estime cette pratique à 30, 40% de l’ensemble des adoptions des filles à Taiwan.

Adoption de tutelle, par devoir et par charité

‘Adoption de tutelle’ – traduit du terme «guardianship adoption» employé par Cohen – est l’adoption d’une fille suite à la mort de son père naturel et du remariage de sa mère naturelle. Cette pratique d’adoption est uniquement relevée par Cohen. Elle peut être une adoption temporaire car quelques filles sont successivement recueillies par différentes familles d’adoption. Néanmoins, certaines resteront dans la même famille adoptive jusqu’au jour de leur mariage.

L’adoption de tutelle n’est pas un acte positif de recrutement afin d’agrandir sa famille mais découle de responsabilités parentales car elle est effectuée entre des personnes appartenant au même lignage – tous intégrés dans une parenté agnatique et par conséquent liés par des devoirs réciproques. Cette pratique ne contribue pas à l’intérêt privé du foyer ni à un but sous-jacent de la naissance d’un fils. Elle est uniquement effectuée par devoir au sein des lignages développés.

Une autre pratique se rapproche de l’adoption de tutelle quant à l’altruisme qu’elle contient : l’adoption d’une fille par charité (yinü). Elle est l’adoption d’une petite fille par une personne étrangère à son lignage d’origine qui n’implique pas la remise d’une somme d’argent.

Leung traite de cette forme d’adoption en explicitant le rôle des orphelinats (yuyingtang) qui recueillent des bébés-filles abandonnées dès la naissance dans l’espérance de leur trouver des parents adoptifs bienveillants. Cependant, il est difficile de contrôler la situation des petites filles à la sortie de l’établissement… L’adoption d’une petite fille par charité s’avère généralement être un leurre. Ainsi, nombreuses sont les filles adoptives provenant d’un orphelinat qui deviennent les domestiques des familles les ayant recueillies. D’autres sont délibérément adoptées par des imposteurs (souvent propriétaires de maisons closes). Peut être est-ce la raison pour laquelle Lauwaert n’utilise jamais le terme (yinü) considérant que le statut de la fille adoptée par charité n’existe pas véritablement. Ainsi, l’adoption d’une petite fille, exposée comme un acte de charité, est en fait l’acquisition aisée d’une domestique à vie.

L’adoption d’une fille n’est jamais dépourvue d’intérêt personnel ; elle bénéficie directement ou indirectement à la postérité mâle ou à l’obtention, parfois dissimulée, d’une domestique.

Adoption d’une fille comme domestique/esclave

La domestique est affiliée à la famille pour laquelle elle travaille par le biais d’une adoption. Wolf, Huang (à Haishan, Taiwan) et Watson (dans les Nouveaux Territoires de Hong Kong) sont les trois principaux auteurs qui traitent de l’adoption d’une fille comme domestique/esclave

A Haishan, la fille achetée afin de devenir la domestique/esclave de son acheteur est appelée ‘ca-bo-kan. Elle appartient à la famille qui l’exploite mais n’en fait pas partie : si elle survit, elle est un bien transmis à l’héritier de son défunt maître. Elle n’a pas droit au mariage bien qu’elle puisse se marier de part d’une faveur exceptionnelle de son maître. A sa mort, aucune sépulture décente ne lui est offerte.

Il n’existe pas de ca-bo-kan dans les villages où Wolf s’est rendu car elles sont acquises par des personnes très fortunées. Néanmoins, dans les milieux pauvres et modestes, on prétend acheter une petite fiancée (simpua) qui remplit également le rôle de domestique. L’adoption est effectuée à l’âge où elle peut travailler évitant aux parents adoptifs les dépenses de la petite enfance. Bien que le terme hakka ‘sim-pua’ n’implique pas une servitude, Wolf et Huang en témoignent par leurs recherches de terrain : «…in rural Taiwan, all adopted girls were as a practical matter ‘ca-bo-kan’.» Dans ces circonstances, la fille adoptive tient deux rôles : celui de la domestique et celui de la future belle-fille. Cette pratique est bénéfique pour les parents adoptifs pauvres qui ont besoin d’une main d’œuvre immédiate et d’une belle-fille dans le futur.

A Hong Kong et Singapour, la mui jai est une fille adoptée par le biais d’une transaction. Bien qu’elle fasse partie de la dote de riches fiancées, elle n’est pourtant pas une domestique ordinaire car elle est ‘entretenue’ par sa famille adoptive qui devra la marier vers l’âge de dix-huit ans. En général, elle est mariée à un homme pauvre ne faisant pas partie de la maison de son propriétaire mais jamais à un esclave. Après son mariage, elle maintient des relations avec ses parents adoptifs comme si elle était leur véritable enfant bien que le sentiment d’infériorité persiste ; ainsi, à la mort de son maître, elle porte le deuil de trois ans. Dans la quotidienneté, il lui est toujours rappelé de manière plus ou moins implicite qu’elle est une fille de second rang de sa famille adoptive. Freedman soutient Watson certifiant que la mui jai de Singapour était une bonne à tout faire que l’on ne payait pas mais qu’elle n’était pas une esclave : «It is not an exaggeration to call the mui-tsai(jai) system a form of female adoption, for, however lowly their status, the girls were allotted a kinship position as daughters or sisters1». Cependant, la muijai pourrait être considérée comme une esclave puisqu’elle est un bien de ses parents adoptifs pouvant s’en détacher pour composer la dote de leur propre fille.

On observe l’ambiguïté quant au statut de la fille adoptive qui est la future belle-fille, la domestique ou parfois même l’esclave de ses parents adoptifs. Ainsi, la petite fiancée est préalablement considérée comme une domestique avant de s’unir à son frère adoptif, la muijai est une domestique mais également membre de la famille qui l’emploie. Néanmoins, la ca-bo-kan, parfois assimilée à la fille adoptive de son maître, demeure une esclave car aucun acte ne suggère l’établissement d’un lien de parenté : absence de mariage, de funérailles – l’esclavage et les autres formes de servitudes étant distingués par l’absence ou la présence du lien de parenté entre le maître et la personne achetée -.

Les frontières de la famille ne sont pas clairement définies puisque la domestique est présentée comme un membre de la famille où elle travaille. On observe une extension du modèle des relations familiales à l’extérieur du noyau familial expliquant en partie la grande diversité des pratiques d’adoption. Le terme en chinois ‘shouyang’ n’étant pas équivalent au terme français ‘adoption’ ; nombreuses et distinctes sont les formes d’adoption relevées dans la société chinoise qui ne correspondent pas à la conception occidentale de l’adoption.

 


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