Accueil / Adoption / Examiner les risques / Agrément parental
 
L'APPARENTEMENT  
Auteur: Françoise Maury, docteur en psychologie clinique et psychopathologie
Source : Extrait de:"Accueil"
Éditeur : Enfance et familles d’adoption
Date/pages : Mai 2000.No2-3

 

L’apparentement est le cheminement qui conduit un enfant privé de sa famille vers des adultes susceptibles de devenir ses parents adoptifs.  L’objectif est simple, mais le processus est lent et compliqué.

 

Ce qui fait qu’une adoption fonctionne, c’est la rencontre entre des adultes qui rêvent de devenir parents, et un enfant privé d’amour.  Encore faut-il, avant d’en arriver là, que certaines conditions soient remplies.

 

Obstacles au tissage des liens familiaux

 

Un enfant peut fort bien être légalement adoptable, sans pour autant l’être aussi psychologiquement.  Il peut être resté attaché à ses parents biologiques, considérés par lui comme ses seuls parents, avoir noué des liens affectifs intenses avec sa nourrice, ou bien s’être habitué à vivre sans liens privilégiés et n’être plus capable de répondre à l’affection offerte.

 

Même s’il est demandeur, surtout s’il est déjà grand, ce peut être pour de « mauvaises raisons » en rapport avec le bien-être matériel escompté et sans avoir compris le caractère définitif de la décision.  OU encore, mal préparé, voire totalement ignorant du projet d’adoption édifié pour lui, il peut très bien, au moins dans un premier temps, rejeter des parents qu’il n’a jamais demandés ou qui diffèrent trop de ce qu’il espérait.

 

Les adoptants non plus ne sont pas capables d’accepter instantanément n’importe quel enfant; si certains se sont sentis parents dès qu’on leur a annoncé qu’il y en avait un pour eux, d’autres avouent avoir connu une période difficile avant de pouvoir s’attacher vraiment au petit qui leur était confié.  Ils restent cependant les acteurs les plus importants du processus d’apparentement, car ce sont eux qui indiquent, dans leur candidature, le genre d’enfant qu’ils peuvent accepter et qui décident ou non de s’adresser à l’étranger.  Par là même, ils se ferment à certaines rencontres, alors qu’ils font tout pour en provoquer d’autres.  Ils ont la possibilité de refuser l’enfant qu’on leur propose, tout en sachant qu’il y a une limite : avec trop d’atermoiements, ils courent le risque d’être considérés comme trop exigeants ou peu motivés et de ne jamais se voir offrir une autre chance.

 

L’enfant, lui, est bien obligé de « s’accommoder » des parents auxquels il a été attribué ; il n’y a pas lieu de s’en formaliser outre mesure : nul n’a jamais choisi ses parents.

 

L’enfant fantasmatique

 

Les candidats à l’adoption se plaignent souvent d’être soumis aux décisions des travailleurs sociaux, alors que les couples qui ne sont pas stériles, peuvent avoir les enfants qu’ils souhaitent sans que personne se mêle de dire s’ils en sont dignes.  Sachant que les enfants adoptables sont rares, ils craignent qu’on les humilie en repoussant leur candidature, qu’on ne leur propose jamais de bébé, ou qu’on les incite fortement à accepter un enfant qui ne leur conviendrait pas.

 

Chacun porte en soi l’image d’un ou de plusieurs enfants de rêve qui seraient idéalement nôtres.  C’est ce qu’on appelle des « enfants fantasmatiques ».  Leur image évolue au cours de la vie, et notamment, au cours des démarches d’adoption, quand il faut ajuster ses rêves à la réalité.  Mais rien n’est plus difficile à communiquer à autrui qu’un fantasme.  On peut indiquer le sexe, l’âge, la couleur des cheveux, etc… Ce n’est pas pour autant que n’importe quel enfant porteur de ces caractéristiques fera l’affaire, en tant qu’incarnation de l’enfant fantasmatique; trop de paramètres affectifs, intuitivement perçus, restent indicibles.  Comment, dès lors, faire confiance aux travailleurs sociaux pour désigner cet enfant? Et comment choisir si le choix est offert?

 

Dans certains orphelinats étrangers surchargés, des parents bouleversés ont eu à choisir, parmi beaucoup d’autres, celui qui deviendrait leur enfant.  Cela s’est généralement fait plus facilement que prévu.  Ils n’ont pas eu à se livrer à des supputations hasardeuses pour déterminer quel petit leur conviendrait le mieux.  Un geste de l’enfant, un regard, une ressemblance avec un être aimé, ont suffi à les convaincre que c’était cet enfant-là, entre tous, qui les attendait.  L’enfant, ainsi remarqué au milieu des autres, n’est pas le plus beau, le plus sain ou le plus intelligent, c’est celui qui correspond le mieux à l’enfant fantasmatique.

 

Le rôle des intermédiaires

 

Il est de plus en plus rare que des futurs parents se voient offrir le choix parmi un grand nombre d’enfants.  Et quand cela était possible, beaucoup ont refusé cette épreuve et préféré ne se rendre à l’orphelinat que lorsqu’un enfant était déjà désigné pour eux.

 

C’est donc presque toujours aux travailleurs sociaux, par exemple des organismes d’adoption ou des orphelinats étrangers que revient la tâche délicate de l’apparentement.

 

Les adoptants se voient proposer le dossier de l’enfant pressenti.  Cet enfant « sélectionné » par autrui suscite de nouveaux fantasmes.  Si tout va bien, on assiste à une modification des caractéristiques de l’enfant fantasmatique qui finit par concorder presque parfaitement avec l’enfant réel, qui est alors totalement accepté dès la première rencontre.  Bien entendu, il y a des limites à cette évolution psychique : un enfant radicalement différent de celui qui était demandé a peu de chances de devenir un jour l’enfant idéal du couple.

 

Les travailleurs sociaux qui procèdent à l’apparentement doivent tout à la fois :

 

-                     tenir compte du principe de réalité, c’est-à-dire du nombre d’enfants réellement adoptables et de leurs caractéristiques, qui font que tous les candidats ne pourront pas accueillir le bébé dont ils rêvaient, et que certains devront être incités à modifier leur demande afin de donner une chance à des enfants « âgés » ou handicapés qui n’en avaient aucune, ou à renoncer à leur projet;

 

-                     évaluer les enfants proposés à l’adoption, et, pour les « grands », s’appliquer à comprendre la façon dont ils fantasment leur future famille, avec autant de considération qu’on en accorde aux désirs des adultes, afin de les orienter vers les parents qui répondront le mieux à leurs besoins.

 

 

-                     comprendre les désirs profonds des futurs adoptants et ne pas les blesser en leur proposant avec insistance des enfants qu’ils ne peuvent assumer.

 

-                     préparer la rencontre, en donnant peu à peu, à l’enfant comme à ses futurs parents, des informations qui vont faire évoluer les fantasmes des uns et des autres afin de les faire concorder, pour que la première entrevue soit une joie.

 

La qualité du travail de ces intermédiaires dépend en partie des circonstances : réussir un apparentement est plus facile pour un psychologue de l’A.s.e., qui rencontre parents et enfant autant de fois qu’il le souhaite, que pour quelqu’un qui doit décider à partir de dossier.  Elle dépend surtout de la valeur humaine de ces personnes, de leur finesse clinique pour saisir les profils de personnalité et les désirs de chacun, de leur propre expérience de la vie et de leur préjugés, favorables ou défavorables à tel ou tel type d’adoption.

 

L’apparentement, une « loterie »?

 

Quelles que soient les précautions prises, il n’existe pas de méthode miracle pour réaliser un apparentement, cependant, généralement, on peut dire que « cela fonctionne ».

 

Le refus d’adopter un enfant connu uniquement sur dossier, ou à peine entrevu, n’est pas dramatique : il sera adopté ailleurs, et les candidats déçus peuvent espérer qu’on leur en proposera un autre.  Quoi qu’il en soit, il est rare que parents et enfants refusent ensuite de se considérer comme tels et n’éprouvent pas d’affection les uns pour les autres, ce qui serait le véritable échec de l’adoption.  La demande d’amour des enfants est si complémentaire du désir de s’investir en tant que parents que les liens se créent presque toujours.

 

On peut ensuite fantasmer à loisir au sujet de ce qui serait arrivé si tel jeune, confié à d’autres, avait connu une destinée différente, ou si la famille, composée d’autres enfants, avait évolué autrement.  L’apparentement, même tempéré par le soin que les travailleurs sociaux mettent à assortir autant que faire se peut les profils de personnalité des parents et des enfants, présente dans une certaine mesure l’aspect d’une « loterie ».  Un dossier présenté deux mois plus tard, une limite d’âge différemment fixée, et on ne reçoit plus le même enfant…

 

Mais cet aspect de « loterie » est également présent dans la parentalité biologique, avec le nombre très élevé des combinaisons génétiques possibles et les aléas de l’histoire personnelle de chacun.  Un mois plus tard, ce n’est plus le même ovule, le même spermatozoïde, ce ne sera pas le même enfant, ni la même histoire familiale qui s’écrira.  Les enfants en jouent, et fantasment de façon quasi universelle avec l’idée que leurs géniteurs pourraient ne pas être leurs vrais parents, ce qui leur permet d’en imaginer d’autres, plus satisfaisants; cela s’appelle le « roman familial.  Les adoptés le font aussi, et les "vrais parents » de leur roman familial sont le plus souvent totalement imaginaires, et non, comme on pourrait croire, leurs parents biologiques.

 

Conclusion

 

Il est possible qu’un jeune ne réponde pas aux attentes de ses parents, et qu’on connaisse avec lui des périodes de conflits, comme il en existe partout : l’adoption ne garantit pas la perfection.  Il y a parfois des problèmes qui sont liés au fait que la famille s’est constitué par adoption, mais il faut se garder du travers qui consiste à tout expliquer par l’origine des enfants ou par un apparentement mal fait.  Ne perdons pas de vue que les mauvaises notes à l’école, la crise d’adolescence, les brouilles, cela arrive aussi aux familles biologiques; ce n’est pas l’apanage des familles adoptives. Ce n’est pas non plus une fatalité : pour les adoptés, comme tout un chacun, le temps aplanit bien des difficultés.

 

 


Articles

>>L’intervention psychosociale en préadoption
>>L'accompagnement de l'adoption en France
>>L'apparentement
>>Le besoin fondamental de l’un et le désir de l’autre
>>Pistes de réflexion pour un meilleur accompagnement de l'adoption en France
 
 
© Copyright 2002-2003, Le monde est ailleurs inc., Tous droits réservés