Malgré une croissance importante depuis quelques années, l’adoption est encore trop souvent considérée comme un phénomène contre Nature qui ne peut, en aucun cas, remplacer la filiation biologique.
Dans notre société occidentale, la force des liens du sang, à laquelle se rajoutent les données scientifiques de la génétique, donne une importante prépondérance à la parenté biologique (1). Généraliser ce principe à l’ensemble des cultures serait faire preuve d’ethnocentrisme, c’est à dire limiter notre façon de penser et ne pas reconnaître la différence des autres cultures. Il est nécessaire, pour le pédiatre confronté à des enfants adoptés, de connaître d’autres modèles culturels où l’adoption se vit différemment.
Les transferts d’enfants existent dans toutes les sociétés. Elles prennent des aspects différents : recueil d’enfants abandonnés, adoption, gardiennage prolongé (appelé aussi fosterage), don ou échange d’enfants, voir même transfert d’embryons. Ces différents modes n’ont pas la même fréquence selon les régions et les époques. Ils ne sont pas, non plus, vécus de la même manière selon la culture propre à chaque civilisation.
Pour la filiation, dans certaines sociétés, c’est le lien biologique, appelé aussi droit du sang et que l’on relie à la Nature ou la génétique, qui est prépondérant. Dans d’autres sociétés, il s’agira du lien social, appelé aussi droit d’amour et relié à la Culture et à l’environnement.
Les façons de penser varient énormément en fonction de la Culture. A l’intérieur d’une même société, elles peuvent aussi changer avec le temps, selon les aléas de l’Histoire.
Évolution historique de l’adoption dans la Société Occidentale
Actuellement, l’évidence de la parenté par les seuls liens biologiques domine la culture occidentale. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, et certains transferts d’enfants ont eu un grand rôle dans notre civilisation.
· Les mythes fondateurs de l’enfant abandonné à l’aube de la civilisation occidentale
Trois cas sont particulièrement célèbres : Moïse, Pâris et Oedipe. Il s’agit de personnages importants, qui ont joué des rôles-clés dans l’Histoire de leur peuple. Mais dans ces trois cas, l’adoption s’est mal terminée pour certains des intervenants.
Pour Moïse, elle se finit mal pour sa famille adoptive. Moïse a été adopté par la fille de Pharaon. Or, il amènera ruines et désolations sur la terre d’Egypte.
Pour les deux mythes issus de l’antiquité grecque, c’est la famille biologique qui aura à souffrir de l’adoption. Pâris, quand il reviendra dans sa ville de Troie, en provoquera la ruine, ce qui laisse à penser que Priam, son père, avait bien eu de bonnes raisons de l’abandonner. Quant à Oedipe, son retour à Thèbes provoqua tant de malheurs que son mythe a donné vie au fameux complexe qui fournit encore le pain quotidien de nos psychanalystes. La crainte de l’inceste est depuis lié à l’enfant abandonné. Comment savoir si celle qu’il aime n’est pas sa soeur ?
· Adoption dans la Rome antique.(2)
La société romaine, mère de notre civilisation, a été une société où l’adoption fut particulièrement importante.
Pour diverses raisons, il était capital pour les dignitaires romains d’avoir une descendance. Le culte des ancêtres était très important et demandait une descendance mâle pour maintenir ces cérémonies. Pour exercer des fonctions politiques, il fallait être père de famille. Les fonctions importantes n’étaient ouvertes qu’à cette condition. Si la descendance devait se soumettre à la puissance d’un chef de famille, celui-ci devait entretenir une véritable généalogie de pouvoir.
A Rome, la Parenté n’était que légale. Lors de la naissance d’un enfant, la sage-femme déposait le nouveau-né sur le sol ; le père (biologique ou adoptif) prenait alors ce bébé dans ses bras s’il souhaitait l’avoir pour enfant.
Les adoptions sont très fréquentes, et il n’y a aucun secret. Le fils adoptif rend hommage à son père adoptif, il célèbre le culte des ancêtres de celui-ci, et il en héritera. Mais si l’adoption est plénière, l’adopté connait tout à fait ses parents biologiques. Ce sont souvent eux qui l’ont élevé, la plupart des adoptions ne se faisant que pour de jeunes adultes.
Une phrase, qui a hanté nos cours d’histoire et de latin, nous donne cependant un caractère très péjoratif à l’adoption romaine :“Toi aussi mon fils”.Il s’agirait de la dernière phrase de César, apercevant son fils adoptif, Brutus, parmi ses assassins. Elle est, depuis, devenue un symbole de l’ingratitude de la parenté non naturelle. Pourtant, d’autres parricides (dans des filiations biologiques) ou des guerres opposant un père à son fils n’ont pas manqué dans l’Histoire.
Enfin, pour noircir ce tableau, il faut préciser que les tyrans les plus célèbres de l’empire romain, Néron et Caligula, étaient des enfants adoptifs.
Tandis que Rome s’effondrait sous la poussée des barbares, son empire fut disloqué en de nombreux petits royaumes, dans lesquels la chrétienté s’implantait peu à peu.
· La position de l’Eglise chrétienne.(3)
L’Europe est donc divisée en de multiples petits états qui vont tous embrasser la foi chrétienne. Celle-ci sera un important facteur d’unité spirituelle et proposera pour chaque fait culturel sa doctrine.
A ses débuts, l’Eglise chrétienne n’accepte pas l’adoption. Diverses raisons peuvent être proposées.
Certains historiens cyniques ou anticléricaux voient dans cette opposition un moyen, pour l’Eglise, de capter l’héritage des riches sans descendance.
Pour d’autres, le principal but recherché par l’Eglise était de condamner l’illégitimité. L’adoption était une façon de pouvoir reconnaître ses enfants illégitimes.
Les explications théologiques démontrent une inutilité de l’adoption dans la Foi chrétienne. Dieu est Le Père de tous les hommes. La parenté n’est donc que spirituelle. Les parrains et marraines, responsables devant Dieu, ont parfois un rôle plus important que les parents biologiques.
La parenté charnelle sous-entend le pêché de la chair. L’Eglise voit la chasteté comme une vertu qu’elle impose à son clergé. Pour la même raison, la stérilité doit être vécue comme une grâce. Il y a une certaine sanctification à renoncer à l’engendrement. C’est un moyen de se singulariser des barbares (y compris les Romains) qui ont l’objectif impie de s’assurer une descendance sur ce bas monde.
· Le Moyen Age.(3)
Deux forces s’opposent à propos de l’adoption à cette époque. D’une part, le régime féodal qui, comme son nom l’indique, a pour base le fief. Or, il est très important de transmettre le fief à sa descendance, fut-elle illégitime. L’adoption apparaît comme un bon moyen de légitimer les bâtards. Mais d’autre part, l’Eglise garde une grande importance politique durant tout le Moyen-Age, et maintient sa ferme opposition à l’adoption, en particulier si celle-ci sert à légitimer des enfants nés hors mariage.
Certaines formes d’adoption existent toutefois au Moyen-Age. Dans la classe dominante, il s’agit principalement des nourris chevaliers. Ce sont des enfants de sexe masculin, confiés au suzerain comme gage de fidélité. Ainsi, la noblesse garde auprès d’elle l’aîné à qui sera transmis le fief, tandis que certains des cadets seront éduqués auprès de leur suzerain. La cérémonie de l’adoubement, où le suzerain fait chevalier son protégé, peut d’ailleurs être assimilée à une matérialisation de l’adoption.
Autre exemple d’adoption dans la noblesse médiévale : l’oblation. Les oblats étaient des enfants confiés dès leur plus jeune âge à un monastère. Là aussi, la raison de ce transfert d’enfants était vénale. Il s’agissait de ne pas perdre, pour la famille noble, un monastère qui faisait partie de son fief. Les oblats étaient destinés, dès leur majorité, à devenir abbés de ce bien.
Dans la paysannerie, il existe aussi des transferts d’enfants durant le Moyen-Age. La cause est, une fois encore, économique. Certaines parentés généalogiques sont remplacées par des parentés fonctionnelles. Un nouvel enfant, qui sera accueilli comme une bouche de plus à nourrir dans une famille pauvre, sera confié à une famille plus aisée qui craint de manquer de bras pour le travail des champs et désire, ainsi, assurer son vieil âge.
· L’Ancien Régime.(2)
La situation de l’enfant sans parents ne s’améliore pas. L’enfant abandonné est toujours ressenti comme un enfant illégitime. Il y a donc une grande culpabilité morale à abandonner son enfant. L’adoption ne serait qu’un moyen de légitimer l’enfant du pêché, elle est donc condamnée et interdite.
A cette même époque, certains comme Saint Vincent de Paul, commencent à s’apitoyer sur le sort particulièrement dramatique de l’enfant abandonné.
· La Révolution. (1,3)
L’adoption est acceptée comme un principe révolutionnaire. La déclaration des droits de l’Homme proclame l’égalité de tous les citoyens. Selon ce même principe, les révolutionnaires déclarent qu’il n’y a plus d’enfants naturels ou légitimes. Tous les enfants sont qualifiés être des enfants de la Patrie quel que soit leur mode de naissance.
Malgré ces grands principes, la législation ne suit pas, paralysée par des siècles de condamnation de l’adoption.
L’adoption sera “sauvée” par Bonaparte, dans un but personnel. Le premier consul, devenu empereur, n’a pas de descendance ; il souhaite, pour y remédier, adopter le fils de Joséphine, Eugène de Beauharnais. Pour cela il fait entrer l’adoption dans le code civil. Mais l’adoption est dénaturée, bien loin des principes révolutionnaires, puisqu’elle n’est possible qu’entre adultes consentants.
· Le XIX ème siècle.
La situation de l’enfant abandonné est toujours catastrophique. Il y a toujours une honte très importante lors de la naissance d’un enfant illégitime et une grande culpabilité à l’abandon.
Pourtant, l’abandon ne fait qu’augmenter dans cette société en pleine mutation. C’est à cette époque que se développent les tours. Il s’agit d’une sorte de tourniquet dans lequel la mère peut déposer son enfant dans un hospice, sans être vue. Elle actionne une cloche avant de s’enfuir. Une religieuse manoeuvre alors le tour, afin de récupérer l’enfant à l’intérieur. On distingue encore l’emplacement de ce mécanisme, sur certains de nos Hôtels-Dieu.
La condition de ces enfants sans famille commence cependant à provoquer beaucoup d’émotions. Dans la deuxième moitié du XIX ème siècle, apparaissent des romans familiaux dont les héros sont des enfants abandonnés. Tout le monde s’émeut du sort de Rémy (Sans Famille d’Hector Malot), d’Oliver Twist (dans le roman du même nom de Charles Dickens) ou de Cosette (Les Misérables de Victor Hugo). Il faut toutefois noter que, pour les deux premiers romans, les enfants sont de noble extraction et se retrouvent sans famille suite à de noires manoeuvres. Victor Hugo semble plus réaliste : Cosette est la fille de Fantine, pauvre ouvrière séduite et abandonnée par un jeune homme riche. Cet auteur est aussi celui qui décrit le mieux la condition des enfants “adoptés” à cette époque. On imagine d’ailleurs la plupart des parents nourriciers sous la forme des Thénardier plutôt que sous celle de Jean Valjean.
A cette même époque, par la colonisation, la Société Occidentale découvre le Monde, et les différents peuples qui le composent. Sans regarder ses propres comportements avec ses enfants, l’Europe s’émeut en découvrant les transferts d’enfants dans les contrées lointaines. Les intellectuels s’étonnent de voir le comportement des “sauvages” où la coutume, prétendent-ils, va à l’encontre de l’amour maternel.
· Le XX ème siècle. (4)
Au cours de ce siècle, et de façon très progressive, on assiste à une véritable révolution de l’adoption, tout au moins dans la société occidentale.
Plusieurs raisons à cela, et en premier lieu, les guerres qui ont déchiré ce siècle et décimé les familles. Il fallait bien donner des parents aux enfants qui avaient perdu les leurs et inversement.
La culpabilité de l’abandon n’a pas beaucoup diminué, même si des solutions plus humaines que le tour ont été proposées aux mères qui ne peuvent garder leur enfant (accouchement sous X).
La solidarité familiale s’est étiolée. La famille élargie a été remplacée par la famille nucléaire. La plupart des foyers se composent du père, de la mère et d’un ou deux enfants. La natalité a régulièrement diminué pendant le XX ème siècle. A défaut de quantité, les parents veulent plus que jamais un enfant parfait. C’est le règne de l’enfant-roi, les parents voulant pour leur enfant tout ce qu’il y a de mieux. Les droits de l’enfant progressent ; on commence à s’occuper du bébé comme d’une personne.
Tous les couples souhaitent avoir leur enfant à eux. Et, en cas de stérilité, l’adoption est de plus en plus envisagée comme un moyen de s’assurer une descendance. L’adoption est dissimulée au début du siècle, où les mères adoptives se cachent pendant un an à l’étranger et reviennent de ce séjour avec un enfant qui aurait profité de ce voyage pour venir au monde. Elle est progressivement mieux vécue au cours du siècle, le secret est de moins en moins évident, et de plus en plus d’enfants grandissent tout en sachant que les parents qu’ils ont auprès d’eux ne sont pas leurs parents biologiques.
Mais, pour la majorité de la population européenne, l’adoption reste encore, dans le meilleur des cas, un pis aller. Elle est, parfois encore, ressentie par certains comme une anomalie contre Nature, même si les mentalités ont bien évolué après des siècles de condamnation.
Enfin, la diminution nette des naissances d’enfants non désirés, par la légalisation autorisant la contraception puis l’avortement, a poussé les parents souhaitant adopter à chercher plus loin. D’autant que, pour des raisons encore mal expliquées, la stérilité (en particulier la stérilité masculine) semble augmenter (5-7). Ce furent les débuts de l’adoption internationale. Celle-ci représente, à l’heure actuelle, presque les trois quarts des adoptions en France. Il est devenu fréquent, dans de nombreuses familles françaises, de trouver un enfant non européen, bien intégré.
Quelques exemples de parentalité adoptive dans le Monde
Il ne s’agit pas de l’énumération exhaustive de la parentalité adoptive dans toutes les régions du Monde, mais de la description de certaines sociétés, dont les pratiques d’adoption sont tout à fait différentes de celles du Monde Occidental.
· L’Islam.(8-13)
La situation de l’adoption dans le monde musulman semble sans appel à la lecture de la trente-troisième sourate du Coran : “ De vos enfants adoptifs, Allah n’a point fait vos fils”
Le célibat, mais aussi la stérilité n’ont pas de place dans le monde musulman. Il faut élever et s’occuper de sa progéniture. Et le sort des enfants sans parents peut être particulièrement catastrophique.
Dans certains pays (au Proche Orient notamment), ceux qui vont recueillir un orphelin seront bien considérés, comme des gens d’une grande générosité. Mais, les enfants qu’ils élèveront ne porteront pas leur nom, n’hériteront d’eux en aucune manière et ne seront jamais considérés comme leurs enfants.
Au Maghreb, la situation est, ou tout au moins était, bien plus inquiétante. La Tunisie a pris rapidement, après son indépendance, des mesures législatives autorisant certaines formes d’adoption. La situation en Algérie a longtemps été désastreuse. La naissance d’enfants illégitimes a augmenté avec l’évolution de la société. Ces enfants, particulièrement marqués par la honte de leurs origines, sont placés en institution. Le taux de mortalité, dans ces structures d’accueil, dépassait souvent 50% au milieu des années 80. La situation est en train d’évoluer progressivement, les enfants sans parents sont mieux traités et certains peuvent être adoptés à l’intérieur du pays.
Si le Coran semble intransigeant sur l’adoption, il existe, comme souvent, des moyens détournés pour la tolérer. L’exemple le plus net est le concept de “l’enfant endormi”. Un imam maghrébin a décrété que la grossesse peut durer de 6 mois à 5 ans. Ainsi, une femme veuve ou divorcée peut adopter un bébé, après avoir déclaré qu’elle a accouché. Si l’enfant est “né” plus de neuf mois après la séparation du couple, c’est qu’il s’agit d’un enfant endormi dans le sein de sa mère.
· L’Afrique sub saharienne.(14)
La mobilité des enfants, qui existe en Afrique Noire, peut étonner les mentalités européennes. La famille nucléaire, prédominante dans la société occidentale, n’existe pas en Afrique noire. La famille est étendue, plusieurs générations cohabitent dans la même unité d’habitation (village, quartier ou cour).
L’enfant est considéré comme un bien qui doit circuler. Le but de ces pratiques permet d’institutionnaliser une solidarité familiale. Les grand-parents aident les parents à élever une nombreuse progéniture. Et certains petits-enfants “recueillis” par leurs aïeux doivent les aider pendant leur vieil âge.
Certaines sociétés africaines ont bien défini la circulation des enfants. Ainsi, il faut par exemple que le premier fils soit donné au père de la mère ou la première fille à la mère du père, ou bien au frère aîné de la mère.
Cette grande mobilité permet aussi de recueillir de façon simple et naturelle, dans sa famille proche, tout enfant qui se retrouverait sans parents.
Chacun a le sentiment d’appartenir à un clan plutôt qu’à une famille.
· Les Inuits.(14,15)
Cette ethnie, plus connue en Europe sous le nom d’eskimos, vit dans des conditions particulièrement hostiles au Nord du Canada. Ces conditions extrêmes ont conduit depuis longtemps à limiter les naissances. Cette limitation était très cruelle puisqu’il s’agissait d’infanticide. Mais il convient de la situer dans le contexte particulier du Grand Nord. Dans cette région, la survie de l’ensemble de la communauté était constamment en danger et on préférait sacrifier, dès la naissance, certaines bouches jugées inutiles, plutôt que mettre en péril toute la maisonnée.
Ainsi, si des parents pensaient ne pas pouvoir survenir aux besoins de leur dernier-né, celui-ci était exposé. C’est-à-dire que, dès sa naissance, il était placé hors de l’igloo, où sa survie était très courte. Celui qui, attiré par les cris de l’enfant voulait le recueillir, pouvait le faire très facilement. Il était le nouveau père de l’enfant.
Les filles étaient particulièrement victimes des infanticides. Elles ne pêchaient pas et ne chassaient pas, et étaient donc considérées comme moins utiles. Au début du siècle, on comptait, dans la population infantile d’une communauté inuit, 34 % de filles pour 66 % de garçons. De même, plus de 80 % des enfants adoptés étaient de sexe masculin. A l’heure actuelle, grâce aux aides sociales du gouvernement canadien, l’infanticide a quasiment disparu, et on trouve autant de filles que de garçons. Les enfants adoptés sont plutôt de sexe féminin dans la grande majorité des cas. Malgré une sécurité financière meilleure, il y a toujours des bouches jugées inutiles, et les filles sont, encore une fois, les premières accusées d’être dans cette catégorie.
Une solution assez semblable existait dans la Chine traditionnelle où les petites filles étaient victimes d’infanticides. Une solution était l’adoption des petites brus. Ainsi, deux familles pouvaient s’arranger. Une petite fille non désirée par sa famille était confiée, dès son plus jeune âge, à une autre famille qui l’élevait et la destinait à épouser un de ses fils. Ceci évitait à cette deuxième famille de dépenser de grosses sommes pour marier ses fils.
La Polynésie est un ensemble d’îles situées sur un territoire immense qui contient la plus grande partie du Pacifique Sud. Les limites du triangle polynésien sont Hawaii, l’île de Pâques et la Nouvelle-Zélande. Les habitants se reconnaissent, malgré la colonisation par diverses nations, comme une ethnie unique : les Maoris. Le centre historique et culturel de cette entité se situe en Polynésie Française.
La famille étendue a toujours une grande importance, même si la mondialisation fait apparaître un développement des familles nucléaires chez les jeunes couples. Sur le plan linguistique, le même terme est utilisé pour désigner son père, mais aussi les frères de celui-ci et encore les cousins du père. Par contre, il existe des termes précis pour désigner les parents biologiques : fa’anau (littéralement : donner la vie), et les parents adoptifs : fa’a’amu (littéralement : donner à manger).
Ces notions de vocabulaire montrent combien l’adoption est un phénomène culturel important en Polynésie. Dans la Polynésie Française actuelle (et ce, malgré la vigilance de l’état-civil français) entre 10 et 20 % des enfants bénéficient de transferts (le plus souvent à l’intérieur des groupes familiaux). Cette proportion peut atteindre la moitié des cas dans des sociétés plus traditionnelles (Samoa, Tonga).
Dans la mythologie tahitienne, les adoptions sont nombreuses entre les dieux qui scellent ainsi des alliances.
Historiquement, à l’issue des guerres, qui furent nombreuses entre les différentes îles, l’échange d’enfants entre les souverains était le meilleur moyen de conclure la paix. Tout comme en Europe, les traités de paix s’accompagnaient de mariages entre les enfants de souverains, en Polynésie les souverains échangeaient certains de leurs enfants. Cela pouvait aboutir à des situations surprenantes. Par exemple, après s’être fait la guerre, les souverains des îles de Tahaa et de Bora-Bora échangeaient chacun un fils pour marquer leur trêve. Le fils du roi de Tahaa était élevé par le roi de Bora-Bora, il pouvait même lui succéder et déclarer la guerre à son propre frère biologique, souverain de l’île de Tahaa.
L’adoption reste donc encore très fréquente entre les familles polynésiennes. Plusieurs études ethnologiques ont cherché à en connaître les raisons.
Pour les parents qui vont donner leur enfant, (fa’anau) il s’agit souvent de remplir une obligation (pour service rendu) et ainsi d’honorer des parents ou amis en leur donnant un enfant. Cela peut être aussi le désir d’établir ou de renforcer une alliance qui motive de tels transferts et, plus rarement, des difficultés économiques.
Pour les parents qui vont adopter ces enfants, (fa’a’amu), les raisons sont pratiquement identiques. Il s’agit parfois de remplir une obligation et d’honorer des parents ou amis en acceptant leur enfant, voir le désir d’établir ou de renforcer une alliance.
Il s’agit également du désir d’avoir des enfants à la maison, soit que l’on n’ait pas d’enfants, soit que l’on n’en ait plus (enfants devenus adultes), c’est dans ce cas, une sorte d’assurance vieillesse.
Actuellement, même si l’adoption reste un phénomène important, l’ouverture au Monde et à la modernité ont crée de nouveaux besoins.
Une enquête récente (18) a retrouvé quatre situations principales pour l’adoption de nourrissons :
1- Alternative à la planification familiale :
Le poids de la religion (protestante en majorité) est très important en Polynésie Française. Il en résulte une quasi interdiction de l’interruption volontaire de grossesse et les autres méthodes contraceptives sont aussi marginalisées.
En cours de grossesse, les parents, qui constatent qu’ils n’auront pas les moyens (financiers essentiellement) d’élever leur enfant, cherchent un autre couple à qui le confier.
Depuis une vingtaine d’années, il s’agira souvent de couples métropolitains. L’adoption se fera dès la naissance de l’enfant. Si les parents biologiques acceptent, dans la plupart des cas, de “donner” entièrement leurs enfants, en acceptant cette adoption, ils ont aussi décidé de créer des liens avec une famille qui habite à l’autre bout du Monde, et qui fera dorénavant partie de leur famille élargie. Cette situation peut surprendre des familles métropolitaines mal informées.
2- Coopération familiale :
La famille polynésienne traditionnelle reste plus élargie et plus solidaire que dans la société occidentale. Il arrive qu’un couple ayant déjà plusieurs enfants donne son dernier-né à un proche ou un parent qui ne peut en avoir.
Contrairement au cas précédent, ce don s’effectuera souvent quand l’enfant sera âgé de quelques mois.
Là aussi, l’adoption sera complète, l’enfant reconnaîtra comme parents, ses parents adoptifs, mais il saura tout de ses origines et connaît souvent très bien ses parents biologiques (qui habitent parfois dans la maison voisine).
3- Raison conjugale :
Il s’agit d’un phénomène relativement récent en Polynésie. Des mères célibataires désirent créer un nouveau foyer et leur premier enfant n’est pas toujours accepté par leur compagnon. Cet enfant est alors confié à des proches (parents ou frères et soeurs de la mère).
4- Raison professionnelle :
Cette dernière raison est, elle aussi, d’apparition récente. Si les activités traditionnelles (agriculture, artisanat, petit commerce) permettaient à la mère de garder son enfant auprès d’elle, il n’en est pas de même de nombreuses activités “modernes”. Les jeunes Polynésiennes sont de plus en plus souvent attirées par des professions plus lucratives et qui leur semblent plus valorisantes (emploi dans des fermes perlières et des hôtels de tourisme). Il s’agit aussi de jeunes mères désireuses de poursuivre leurs études (souvent en internat).
Cette raison professionnelle est actuellement la première cause de circulation d’enfants en Polynésie Française. Ces enfants seront confiés le plus souvent à des proches (grands-parents, oncles et tantes). Ces adoptions ne seront que transitoires, l’enfant retournera auprès de ses parents biologiques quand il aura l’âge d’aller à l’école.
Conclusions
Les conceptions de l’adoption peuvent donc énormément varier en fonction du lieu ou de l’époque.
Une conclusion optimiste : dans certaines cultures, des enfants vivent en permanence avec des parents qui ne sont pas leurs parents biologiques. Cela ne les empêche pas d’être heureux ni de présenter de problème d’identité.
Une autre conclusion un peu simpliste, mais nécessaire : il faut faire le maximum pour que tout enfant ait droit à une famille ; peu importe que cette famille soit biologique ou adoptive. Le plus important est que l’amour soit présent au sein de cette famille et que l’enfant s’y sente en sécurité (1,19).
Un point important : le droit à la vérité, tout enfant doit connaître sa condition d’enfant adopté (1). Dès son plus jeune âge, voire même dès son premier jour de vie, il faut expliquer au bébé qu’une autre maman l’a porté, mais que ses parents adoptifs sont là pour lui. Cela permet de rendre cette information naturelle pour l’enfant, et aux parents de lui en parler ainsi plus librement. Il ne faut non plus en parler sans arrêt, mais comme de quelque chose de naturel que l’on évoque de temps en temps. Comme par exemple, quand on évoque avec un enfant non adopté sa naissance et sa petite enfance. Cette information ne doit pas être intensive, mais l’enfant doit savoir. Il fait de cette information ce qu’il veut. Il peut ne jamais en parler ou demander des précisions à ses parents. Le secret n’a pas de raison d’être. Or, quand ce secret est dévoilé, et il finit toujours par être dévoilé, l’enfant peut perdre confiance en lui et en ses parents.
Un autre secret est celui des origines. La loi du 5 juillet 1996 demande la conservation des renseignements concernant la naissance par un officier d’état-civil, après une adoption plénière (20). En théorie, les enfants ont droit à la connaissance de leurs origines, au moins par des renseignements non identifiants si la mère a souhaité garder secrète son identité (accouchement sous X). De leur côté les parents biologiques, qu’ils aient ou non demandés le secret, sont sensés avoir renoncé à leur filiation. De ce fait, une fois l’adoption prononcée, ils n’ont plus droit à la moindre information à propos de leur enfant biologique. On peut trouver anormal, voir scandaleux qu’un enfant n’est pas accès à ses origines et que des parents biologiques ne puissent connaître le devenir de celui ou celle qui a été leur enfant. Il faut cependant rester très prudent, la révélation brutale peut parfois être dramatique. Des rencontres ne doivent se faire que si les deux parties le désirent. Il est facile de comprendre l’effet désastreux de l’arrivée d’une mère biologique auprès de son enfant adoptif, qui ne désire pas la voir, surtout si cela se déroule pendant une période fragile comme l’adolescence. Inversement, un jeune adulte peut faire beaucoup de mal à sa mère biologique et à la famille de celle-ci, s’il arrive inopinément dans sa nouvelle vie.
A propos de l’adoption internationale, elle est parfois vécue comme un pillage des pays pauvres par les pays riches, voire comme une forme de néo-colonialisme. Cela peut être effectivement le cas si de l’argent entre en jeu, ou si des intermédiaires utilisent l’adoption comme un commerce.
Mais l’adoption transnationale peut être aussi une chance à l’échelle de la planète. Il s’agit d’une façon de créer des liens sociaux entre le Monde riche et le Monde en voie de développement. Avoir, parmi ses proches (parents ou amis), un petit enfant aux yeux bridés ou à la peau sombre, peut donner un autre regard sur les différences morphologiques ethniques. Ceci peut aider à lutter contre le racisme, mais aussi à s’intéresser et donc à mieux comprendre d’autres Cultures.
Remerciements : l’auteur remercie le Professeur Alexandre Minkowski pour ses encouragements et son enthousiasme communicatif quant à la diffusion de ce travail, et le Professeur Frédéric Huet pour sa relecture de cet article.
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