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LES AUTONOMIES FRAGILES  
Auteur: Jean-François Chicoine, pédiatre ,Johanne Lemieux, travailleuse sociale et Patricia Germain, infirmière
Source : Extrait de:"L'enfant adopté dans le monde en quinze chapitres et demi"
Éditeur : Les Éditions de l'hôpital Sainte-Justine, Québec, Canada
Date/pages : 2003

Plusieurs orphelins nouvellement adoptés vivent des expériences de souffrance qui compliquent leur accession à la liberté et entraînent certaines difficultés dans l’acquisition de la propreté, dans la manière de dormir et au chapitre de l’alimentation.  Souvent, il faut y mettre du temps, le temps nécessaire pour rebâtir la confiance de l’enfant en lui-même et en ceux qui le guident.  Sans confiance en soi, il n’y a pas d’indépendance possible et, sans indépendance, il n’y a pas d’espoir d’autonomie pour se rendre aux toilettes ou pour dormir seul. 

 

Une revue de plusieurs études qui font foi des problèmes rapportés par les parents ayant adopté en Roumanie avant 1997, rapportait, chez les nouveaux arrivants, entre 62 % et 65 % de troubles d’alimentation, de 35 % à 44 % de troubles du sommeil, 27 % de colère excessive et, finalement, entre 18 % et 84 % de mouvements stéréotypés.  Des carences institutionnelles vicieuses, longues et soutenues imposent ainsi des attentes parentales plus conservatrices, à court, voire à long terme.

 

La créativité dans l’adversité

 

Si votre enfant a des comportements que vous considérez comme étranges, hors normes, agaçants ou incompréhensibles, il y a de fortes chances que ces comportements soient nés d’une habitude ou d’un comportement qui l’aura aidé à survivre pendant des mois ou des années.  S'il se berce lui-même pour s'endormir, c'est sans doute parce que personne ne le faisait pour lui à l’orphelinat.  S'il cache de la nourriture, c'est peut-être parce qu'il en aura manqué et n'est pas encore certain d'en avoir le lendemain. 

 

Les mouvements répétitifs et stéréotypés, les bercements incessants sont d’une part des signes potentiellement inquiétants de carences physiques et affectives.  On peut cependant choisir de ne pas voir ce comportement de l’enfant comme une nuisance, mais l'accueillir plutôt comme une preuve de sa créativité et de son instinct de survie. 

 

C’est en prenant le temps de l’assurer qu’il n’est plus seul, qu’il n’est plus en danger, qu’il n’a plus besoin de se consoler tout seul qu’il délaissera plus facilement ses anciens modes de survie.

 

Des enfants gâtés

 

Les autonomies fragiles sont aussi le résultat de mauvaises habitudes.  Au Vietnam, par exemple, où les nourrices sont payées pour bien faire leur travail, elles ont tendance à en remettre et à en faire trop : les enfants prennent ainsi l’habitude de dormir contre elles, de se déplacer avec elles, à tel point qu’ils en sont indécollables et pleurent ensuite aussitôt qu’on les dépose par terre.

 

Avec de bonnes intentions et dans l’espoir de bien faire, des centaines de nouveaux parents sont donc ultérieurement conduits à entretenir cette attitude compulsive qui veut qu’on n’entende jamais pleurer l’enfant.  On ne laisse jamais pleurer un nourrisson de deux mois, mais on devrait pouvoir supporter les larmes de celui de neuf mois.  À force de rechercher le silence des agneaux, on victimise les enfants et on les prive de leur accès légitime à la liberté.  Les enfants portés à outrance sont sujets au spasme du sanglot, quand survient la moindre frustration.  Dès que s’accentuent leurs pleurs jusqu’alors trop contenus, ils cessent de respirer, pâlissent et bleuissent.  Au Québec, on dit qu’ils se pâment.  C’est comme s’ils ne savaient pas pleurer.  De fait, ils n’en ont jamais eu la chance.  Il arrive que l’arrêt respiratoire se prolonge jusqu’à la perte de connaissance et la crise de convulsions.  La seule médecine qui compte, ici, c’est le calme.  Un peu d’eau fraîche et une attitude zen conviennent bien.  Ces syncopes aux pleurs s’amenuisent vers l’âge de trois ans, surtout si les parents font un peu de place à l’autonomie salvatrice.  Il n’y a pas de liberté sans pleurs ou grincements de dents.

 

Il devient primordial que les familles soient guidées, par le pédiatre, l’infirmière ou la travailleuse sociale, surtout quand les difficultés à dormir ou à manger deviennent envahissantes. 

 


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