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LA CAPACITÉ DU CERVEAU DE L’ENFANT À ÊTRE ADOPTÉ  
Auteur: Jean-François Chicoine, pédiatre,Montréal, Québec, Canada
Source : Extrait des actes du colloque de Montpellier 2003
Éditeur : enfance et familles d'adoption, France
Date/pages : 2004

 

La capacité du cerveau de l’enfant à être adopté

 

Jean-François, Professeur de pédiatrie à l’Université de Montréal

Clinique de santé internationale de l’Hôpital Sainte-Justine

Vice-président de Le Monde est ailleurs

Extrait des Actes du colloque de Montpellier 2003

À paraître dans la revue Accueil mai 2004

 

 

 

La vision du Saint-Laurent est fascinante, mais il ne s’agit pas de cela : nous parlons ici d’un versant de notre expertise québécoise en matière de santé des enfants adoptés. Elle est forgée à même les écrits anglo-saxons mais en appelle aussi de son caractère francophone. Elle est reconnue en Amérique, en Scandinavie, en Angleterre et en Australie. Merci à Enfance et familles d’adoption de nous donner la chance de la partager avec la francophonie.

 

Du point de vue de l’enfant, et du pédiatre, comme son prolongement obligé et naturel, la capacité de l’enfant à être adopté est plus facile à définir par son contraire : sa capacité à ne pas l’être.

 

Ainsi, un enfant est incapable d’être adopté si ses besoins essentiels sur les plans physiques, affectifs ou familiaux sont déjà respectés dans son pays d’origine, à moins que son intention- surréaliste je l’admets- soit de nier ses droits humains les plus fondamentaux, ce qu’il ne ferait jamais en l’absence d’adultes. Un enfant est incapable d’être adopté si sa famille adoptive n’est disposée à voir en lui que ce qu’il devrait être - blanc, propre à table et assez tranquille à l’école- à moins que ses parents adoptifs obtiennent de l’aide et aient le potentiel de cheminer d’une vision romantique à celle d’une parentalité responsable et recentrée sur le concret. Un enfant, enfin, est incapable d’être adopté si son cerveau a manqué longtemps et à tel point de besoins caloriques, protéiques et de besoins affectifs qu’une vie harmonieuse en famille devient pour lui est du domaine de la science- fiction…et la dernière de ses intentions.

 

Nous allons parler-un peu- de la capacité du cerveau de l’enfant à être adopté. De science, pas de fiction. Si cela vous choque, permettez--moi d’en rajouter : négliger de parler de la santé du cerveau des enfants adoptés, c’est accepter d’en faire des citoyens de deuxième ordre.

 

La capacité de l’inconscient à être adopté

 

Il y a eu -on s’entend- quelques travaux autour de la croissance, de la puberté et en infectiologie mais au cours de la dernière décennie, la recherche francophone en adoption internationale s’est surtout penchée autour des thématiques macroscopiques de l’éthique et de la famille en général ou s’est concentrée d’une manière plus ciblée et particulière, avec les travaux de Lemay, Berger, Soulié et de centaines d’autres, sur l’identité et la psychopathologie des enfants ultracarencés.

 

Laissé à lui seul et sans espace de mouvement ou de jeu, privé de rapports de voisinage et d’une maternalité pourvoyeuse d’amour, l’enfant abandonné est incapable de se construire une vision articulée du monde. Sans lieu d’expérimentation possible, sans allées et venues à observer, isolé de l’autre et sans personne à qui parler, l’enfant ne pourra réussir à différencier son milieu de vie de sa propre image corporelle. S’en suivra une mésadaptation profonde, nuisible à l’intelligence comme à la genèse des relations sociales, parce que capable d’éteindre un sentiment aussi incontournable que l’identité du moi. Devant l’impossibilité d’établir pendant les premiers mois de sa vie un pont entre l’océan extérieur et ses matériaux intérieurs, l’enfant se désorganise dans son monde devenu univers égocentrique, impalpable et sans appel.

 

Ces travaux, majoritairement dans le sillon de la théorie psychanalytique, sont éclairants, certes, et essentiels pour accompagner les enfants qui poussent et leurs parents dans un processus harmonieux de filiation. Ils sont même incontournables pour mieux comprendre les inadéquations, voire les déviances comportementales de certains adolescents victimes d’abandons multiples.

 

Mais ils ne renseignent pas ou si peu, sur la marche à suivre dans le quotidien, permettez-moi le day to day, de la « mise en famille » de la grande majorité des enfants venus d’ailleurs : ces enfants qui ne dorment pas, qui toussent, qui refusent la cuillère, qui sont continuellement en diarrhée, qui ne regardent pas dans les yeux ou qui pleurent aussitôt qu’on les pose par terre, ceux qui se grattent, qui ne veulent rien savoir de leur papa, qui souffrent de leur hépatite B, ceux qui ne parlent pas, qui ne décodent pas, qui font rire d’eux ou ceux qui se donnent des coups le soir aussitôt qu’on les met au lit, tous ceux qui ne font pas confiance… ceux-là qui bégaient dans leurs relations avec les autres.

 

Ceux qui font passer leurs parents pour « fous ».

 

La capacité du cortex à être adopté

 

Bien que dénutris, infectés ou diminués à leur arrivée dans un pays d’accueil, les enfants de l’adoption internationale vont pour la plupart récupérer avec une vitesse qui force l’admiration et les limites du biologique. Mais à une condition, une condition qui devrait inspirer tous les les soignants, tous les thérapeutes, tous les enseignants, tous les éducateurs et tous les chercheurs.

 

Cette condition est qu’on reconnaisse clairement leurs besoins de base. Et sans perdre une minute à les intellectualiser.

 

Il n’y pas de famille heureuse sans « mise en famille ». Le repas en famille, les rituels de famille, l’adaptation puis ultimement l’attachement à la famille précèdent la mise en marche de la machine identitaire. C’est qu’il nous faut pouvoir intervenir précocement sur les défis et les problèmes diagnostiqués puis encadrés par les professionnels. Il nous faut guérir les  enfants de leurs déficits nutritionnels, de leurs infections et de leurs maladies, sinon amenuiser les déficits à prévoir en accompagnant les arrivants en orthophonie, en nutrition, en hépatologie, en travail social, et ainsi de suite, selon l’identification judicieuse de leurs besoins.

 

Dans cette ligne de pensée, des travaux remarquables ont été réalisés par les étasuniens, notamment Jenista en évaluation médicale préadoption, Miller en développement, Johnson en nutrition, Hostetter en infectiologie. Grâce à eux, par exemple, on a appris que le quart des enfants adoptés en Europe de l’Est entraient dans leur pays d’accueil avec un périmètre crânien sous les troisièmes percentiles de croissance américains ou européens, ce qui est extraordinairement inquiétant. Et que renourrir le nouvel arrivant, et surtout pendant ses trois premières années de vie était la priorité à mettre de l’avant. Grâce à eux, des organisations importantes comme l’American Academy of Pediatrics ont ainsi pu mettre de l’avant des recommandations précises pour l’accueil de l’enfant adopté : suivi de croissance de son cerveau, dépistage de ces infections congénitales qui assombrissent le futur des enfants des pays en développement, donc de ceux de l’adoption internationale.

 

Il ne faudrait pas croire de ce qui précède que la francophonie est en reste et cantonnée dans un discours juridique, théorique, hypothétique ou globalement intello de l’enfant adoptif. Des travaux suisses, belges et français existent, par milliers, autour des thèmes apparentés aux autres enjeux et aux problématiques de l’adoption, notamment dans le domaine de la périnatalité, de la nutrition, de la croissance, de l’infectiologie, de la parasitologie en particulier, de la vaccinologie et du développement, mais ils ont rarement ou si peu été mis en relation avec les réalités physiques ou mentales des enfants adoptés.

 

Pourquoi deux solitudes dans le monde francophone ? Pourquoi tant d’importance accordée à Brazelton chez les Américains et aussi peu à Mme Amiel-Tisson chez les Français. Pourtant, les travaux des deux sont inspirants pour la prise en charge du cerveau de l’enfant adopté.

 

Quand ce n’est pas au tour des sciences pures d’éclipser les sciences sociales, l’inverse se produirait ? Le cerveau, on s’entend, a besoin des deux.

 

N'en déplaise à plusieurs apôtres de la filiation à tous les vents, la plupart des problèmes les plus marquants des enfants adoptés sont explicables par la prématurité, les retards de croissance et la malnutrition du cortex cérébral. Des problématiques connues, documentées et reconnues par les professionnels de la santé qui pour toutes sortes de freins culturels ou politiques ont eu du mal à pénétrer le discours visant à soigner et encadrer l’enfant adoptif vers le meilleur. Ainsi, un même enfant adopté à 12 mois, chez qui on nourriture et affection des parents adoptifs réussiront à inverser la circonférence crânienne pourrait voir son futur hypothéqué advenant une adoption tardive après l’âge de 3 ans. Retards de croissance, malnutrition prolongée, alcoolisation fœtale et microcéphalie, par exemple, ont été clairement associées à un appauvrissement du réseau de connexions neuronales capables d’expliquer un retard moteur, intellectuel ou un retard langagier ou encore un déficit d’attention.

 

Des considérations qui à elles seules vont modifier la capacité du cerveau de l’enfant à être adopté. Et d’autant plus mettre en péril la blessure parentale face au bébé rêvé.

 

La capacité du lobe frontal à être adopté

 

Les auteurs suédois, les danois et les australiens, je pense à Verhulst et à Hernj,  ont énormément contribué à la recherche en adoption internationale et à des approches descriptives, analytiques ou béhavioristes des comportements de l’enfant carencé, victimes de brisures, à reconstruire, toutes directement ou plus indirectement capables de nous renseigner sur les blessures cérébrales.

 

Les contributions les marquantes au développement des enfants adoptés sont néanmoins bien anglaises, celles de John Bowlby et Mary Ainsworth, qui ont élaboré et peaufiner la théorie de l’attachement dans laquelle l’attachement est présenté comme le fondement de la personnalité et comme un gage de son adaptation sociale. Malgré un accueil plutôt réservé dans les cercles de l’orthodoxie psychanalytique, les travaux de Bowlby sont dorénavant des incontournables pour la prise en charge clinique des enfants adoptés et de leur cerveau.

 

J’entends hurler…

 

On reconnaît aujourd’hui deux grands types d’attachement : sécurisé et insécurisé. Comme l’écrivaient récemment deux de mes collègues de Ste-Justine, les docteurs Gloria Jéliu et Dominique Cousineau : « Plus les soins sont appropriés et donnés par un adulte sensible, accordé aux signaux et aux besoins physiques et affectifs du nourrisson, plus l’attachement se développe sur le versant de la confiance et de la sécurité.  Inversement, lorsque les soins sont donnés de façon inconstante sans effet positif et adapté, l’attachement risque d’être insécurisé ou même désorganisé. » L’importance accordée aujourd’hui à l’attachement comme facteur essentiel de l’enfance adoptive est également justifiée par d’autres observations cliniques qui concernent les liens observés entre la qualité de l’attachement d’une part, le comportement social, la résistance au stress, le contrôle des émotions d’autre part, et ce, tout au long de la vie. 

 

« Depuis quelques années », écrivaient-elles encore dans Prisme éditez au Québec, « le progrès dans le domaine des neurosciences et des technologies d’exploration ont apporté un éclairage nouveau et sont venus conforter les intuitions cliniques et le génie de Bowbly et de ses disciples.  La thèse centrale avancée par plusieurs auteurs et Alan Shore, en particulier,  est que l’environnement social des deux premières années de vie tel qu’il est fourni par l’interaction précoce mère-enfant est responsable de la maturation complète du cerveau droit.  Le cerveau est littéralement sculpté par les expériences de communication et par les émotions ressenties durant la petite enfance. Une portion spécifique du cerveau droit, le système limbique comportant plusieurs structures est impliqué dans le contrôle des émotions, du comportement et de la motivation.  Ces structures promises à la gérance de la vie sociale ne se développeront normalement que si elles sont exposées à une stimulation complexe, perceptuelle et émotive, interactive et sociale, génératrices de modifications neurohormonales entre autres » Par un processus mixte d’élagage et de connections synaptiques, de nouveaux circuits neuronaux sont favorisés par la relation humaine et stabilisés et vont gouverner ainsi les principales fonctions neurologiques du cerveau et du système limbique.  Les structures du système limbique sont particulièrement dépendantes et comme en attente de stimulation sociale. D’où l’importance des mois 8, 9, 10,11, 12, 13, 14 et 15 pour nourrir le cerveau droit. « En l’absence de stimulation sociale ou en présence de stress qui confère toutes les formes d’abus, on assiste à une désorganisation des circuits neurono -limbiques par mort neuronale, perte de synapse ou au contraire, par création de connections aberrantes et par invasions de cellules anormales.(…) Dans des circonstances cliniques de privations sensorielles et sociales importantes, les dysfonctions du système d’attachement conduisent à une forme de cécité sociale qui rend le sujet inapte non seulement à capter, identifier, répondre de façon adaptée aux stimuli sociaux normaux, mais également à se souvenir des visages, des lieux comme si le noyau amygdalien, le noyau septal et l’hypocondre avaient subi des dommages irréparables. » (Référence :Jéliu G., Cousineau D., Le cerveau et l’amour maternel : Prisme 2003 no 40. P. 118-125)

 

(...)

 

Avant de passer la parole

 

En espérant que les lignes précédentes n’aient pas été trop ingrates, je me permets de conclure.

 

Se donner le pouvoir scientifique, parental, social et politique de parler de la santé du cerveau des enfants adoptés, se donner se pouvoir de compassion et d’expertise, c’est permettre aux enfants adoptés d’aller au-delà des blessures du passé pour permettre le futur,  mais sans nier leur présent.

 

Vous les parents adoptants, vous devez devenir les premiers répondants du « sauvetage » du cerveau de votre enfant en vous entourant de professionnels qui auront les mêmes convictions. Il vous faut d'abord y croire, ensuite peaufiner vos connaissances puis intervenir tant au niveau de la nutrition, de la stimulation sensorielle que de l'éveil des parties affectives du cerveau de votre nouvelle recrue. C'est votre merveilleux défi, une responsabilité qui ne peut être ni passive -Bof, il est comme ça, c'est tout et on l'aime ainsi- ni simplement réactive- Bon laissons le temps passer et puis on verra bien ensuite- mais absolument pro-active. Il en va de son avenir, du vôtre et de celui de toute une société.

 

Question de faire de l’enfant adopté un citoyen de premier ordre.

 


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