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UNE CASSANDRE GRANDE , UNE AUTRE PETITE  
Auteur: Jean-François Chicoine, pédiatre et Johanne Lemieux, travailleuse sociale, Québec, Canada
Source : Extrait de :"L’enfant adopté dans le monde en quinze chapitres et demi"
Éditeur : Les Éditions de l’Hôpital Ste-Justine, Québec, Canada
Date/pages : 2003

L’enfant trouvé à la porte d’un orphelinat ou sur le quai d’une gare n’est pas marqué au fer rouge de sa date de naissance.  En Chine, au Vietnam, comme au Cambodge, la date de naissance de l’enfant trouvé est déterminée de façon assez aléatoire : ce sera le jour de son arrivée à l’orphelinat, ou le jour de la fête nationale, ou encore la date anniversaire du directeur de l’institution.  D’autres orphelinats abaissent l’âge et faussent les papiers de l’enfant, simplement pour mieux servir la demande des adoptants pour de jeunes bébés et pour donner une chance à certains enfants d’avoir une famille.  En Haïti, en Colombie, on est parfois allé jusqu’à créer de fausses fratries pour faire adopter des enfants plus âgés qui, autrement, auraient déjà passé leur tour.  En Chine aussi, des parents se sont vu confier un enfant différent de celui qu’ils étaient venus chercher, sous prétexte que le premier était décédé, ce qui est bien possible, mais sans que ne soient changés ni le dossier médical ni les visas ni même la photo de passeport.

 

 

Cassandre est grande

 

Lorsque Cécile s’aperçut que sa fille Cassandre avait ses premières règles à l’âge de huit ans, elle dut se rendre à l’évidence : ses premières impressions sur elle étaient donc fondées.

 

« Lorsqu’elle est arrivée d’Haïti à trois ans et demi, elle était petite et délicate, mais d’une maturité surprenante.  Elle balayait sa chambre, plaçait ses pantoufles sous son lit et pliait son pyjama tous les matins.  Plus tard, elle a commencé à nous raconter des histoires d’une précision étonnante sur son orphelinat.  Mon mari et moi avions vraiment l’impression qu’elle était beaucoup plus vieille que ce que les papiers affirmaient.  Mais nous avons alors décidé avec notre pédiatre de ne pas investiguer davantage.  Cela nous laissait un an et demi avant qu’elle soit obligée de fréquenter l’école.  Je suis certaine qu’à cette époque ce fut un réel avantage pour son adaptation, vous savez le langage, l’attachement et tout.  Mais là, c’est toute une autre galère, car elle a ses premières règles.  Elle se sent maintenant à part et bizarre, même si elle réussit très bien à l’école. »

 

La majorité des erreurs d’âge, prouvées ou soupçonnées, se chiffrent en termes de mois et n’ont pas vraiment de conséquences.  Cependant, des décalages d’un an ou deux entre l’âge déclaré et les âges statural, osseux, dentaire et psycho-développemental méritent une attention particulière, en raison des conséquences potentielles sur les réalités de l’enfant : groupe d’âge à la garderie, niveau de scolarisation attendu, fausse puberté précoce, etc.  Le nanisme nutritionnel et psycho-affectif affectant grandement la taille de l’enfant à son arrivée, il vaut mieux réévaluer l’enfant à quelques reprises sur des mois et des années avant de préciser plus adéquatement son âge réel.  Malgré les pressions de certaines structures en place, il faut se donner une période de transition d’au moins une année avant de procéder le plus scientifiquement possible à un changement d’âge légal, surtout en présence d’une malnutrition manifeste ou d’un abandon extrême.  Cela est très important : au moins une année ! Seront appelés à se prononcer les gardiennes et les éducatrices, le dentiste, le radiologiste, le pédiatre et le psychologue.  Le juge disposera ensuite des du professionnalisme et des bonnes intentions de tout ce beau monde.

 

 

Cassandre est petite

 

« Elle a marché à 23 mois, monsieur le Juge… C’est en avance ! Je faisais toujours mon petit calcul intérieur en lui retranchant un an d’âge ! Onze mois pour marcher, quand vous avez passé des mois en orphelinat, c’est extra ! »

 

La maman de cette Cassandre-ci a toujours prétendu que sa petite, adoptée à 20 mois dans le Hunan, avait des mois et des mois de moins que l’âge déclaré.  Elle n’arrivait pas à croire que cette enfant, si bien proportionnée et si éveillée, puisse souffrir d’une carence quelconque.  En transcrivant l’année de naissance de l’enfant d’un papier à l’autre, puis à un autre, depuis le calendrier de Chine jusqu’à celui de l’Occident, un fonctionnaire aura donc fait une erreur, assez fréquente jusqu’à tout récemment, et ajouté dans sa paperasse une année de vie à un enfant de dix mois !

 

Heureusement, il y a une justice.  Après avoir consulté les documents professionnels du pédiatre préconisant un changement d’âge, le juge donne raison à la maman de Cassandre : sa fille gardera la même date de naissance, mais avec un an en moins.  Le juge connaît bien ces problèmes d’erreurs sur l’âge : sa fille aussi s’appelle Cassandre, et elle est passablement grande…Mais ça, c’est l’autre histoire.

 

 


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